Le cinéma syrien, révolution et nouvelles formes de création

En Syrie, la production de films se développe dans les années 1950. Le pays est indépendant depuis peu et gouverné par le parti Baas, qui se veut réformateur et fédérateur. Le cinéma s’institutionnalise avec la création de l’Organisme Général du Cinéma (OGC) en 1963. Ce dernier a pour objectif de structurer et organiser la production et la création cinématographique, permettant à l’État de contrôler les films produits tout en diffusant son idéologie.

En 1966, Hafez El Assad devient premier ministre de la défense. Gagnant le soutien de l’armée, il fait un coup d’état en 1970 et promet une libéralisation du régime.[1] En réalité il n’y aura aucune rupture avec le régime dictatorial précédent.

Avec l’arrivée de Hafez El Assad au pouvoir, l’OGC détient le monopole du cinéma ; la censure se resserre et les productions privées disparaissent. Les années 1970 représentent l’âge d’or du cinéma de propagande, qu’El Assad utilise comme outil diplomatique. En 1999 les cinéastes syriens “se mobilisent pour dénoncer, dans un manifeste collectif, les dysfonctionnements de l’OGC et le manque de liberté d’expression.”[2]

En 2011 une vague de manifestation touche le pays et la répression est extrêmement forte. C’est alors Bachar El Assad, le fils de Hafez qui est au pouvoir.

La Syrie est officiellement déclarée en guerre civile en 2012, et la Russie viendra soutenir le gouvernement à partir de 2015. [3] Aujourd’hui Bachar El Assad est accusé de crimes de guerres et crimes contre l’humanité par l’ONU. Il est toujours président de la Syrie. [4]

Le contexte politique et l’évolution des conditions de production poussent une nouvelle génération de cinéastes syriens à revisiter le cinéma dans sa forme comme dans son contenu.

Avec l’arrivée de Bachar El Assad au pouvoir, il devient dangereux pour les journalistes internationaux comme syriens d’exercer leur métier. Les citoyens s’emparent alors des technologies et des réseaux sociaux pour documenter les événements. C’est le début du journalisme citoyen. Au fur et à mesure, certains se procurent du matériel pour filmer ; d’autres essaient de se former. L’exigence esthétique s’associe alors à la rhétorique politique. Les vidéos permettent de garder des traces de ce qu’il se passe. Elles ont une date et un lieu donc elles peuvent servir de preuve contre le gouvernement.

C’est dans ce format que s’inscrit le film Pour Sama, réalisé par Waad al Kateab et Edward Watts. Les images ont été filmées par la réalisatrice entre 2011 et 2016, depuis les premières manifestations qu’elle filme avec son téléphone alors qu’elle est encore étudiante, jusqu’au siège d’Alep. Elle filme le quotidien du peuple syrien sous les bombardements et présente la révolution telle qu’elle est vécue par les civils.

Plusieurs réalisateurs syriens anti-régime évoquent une “incapacité à filmer en Syrie” et ont été obligés de s’exiler pour continuer à exercer leur métier. En plus d’être persécutés par le gouvernement, ils étaient habitués à travailler avec du matériel et des infrastructure et n’ont pas su comment s’adapter à la révolution.[5] Ils produisent à distance des films d’un véritable travail esthétique et de montage montrant les coulisses de la révolution : pourquoi elle a eu lieu et comment.6 Certains forment la nouvelle génération de cinéastes sur place. [6]

Depuis Paris, Oussama Mohammad récupère des images filmées par des jeunes syriens avec leur téléphone et postées sur Youtube. Wiam Simav Bedirxan, une jeune révolutionnaire kurde, le contacte en 2011 et lui demande ce qu’il filmerait s’il était à sa place. Elle devient son élève et ensemble ils créent le film Eau Argentée.

Pour finir, nous nous sommes intéressées au cinéma d’urgence, que Cécile Boëx définit comme un nouveau “langage cinématographique adapté à l’urgence de la situation.”[7] Les cinéastes restent presque toujours anonymes ; d’une part pour des raisons de sécurité, d’autre part pour que l’acte et le message soient plus importants que la renommée des cinéastes.

Abounaddara est la référence du cinéma d’urgence syrien. Il s’agit d’un collectif de cinéastes qui filment la dictature à travers le quotidien des Syriens, “loin de toute considération politique ou nationale.”[8] Le collectif s’appuie sur des courtes vidéos postées en ligne chaque semaine. Ce format s’explique par l’urgence de montrer leurs images, mais Abounaddara​ revendique néanmoins un cinéma documentaire d’auteur. Les images diffusées ont aussi pour objectif de contrer les représentations des médias étrangers qui font circuler les mêmes stéréotypes et associations d’images. Il est important pour les cinéastes de montrer une autre image du peuple syrien et de lui rendre sa dignité.[9]

Ces nouvelles dynamiques cinématographique nous amènent à nous poser deux questions. D’une part, comment l’industrie internationale, et notamment les festivals, récupère les films produits car sont friands “d’exotisme révolutionnaire” ? En effet les deux documentaires présentés ci-dessus ont eu des critiques de presse très positives, et ont été nommés pour plusieurs prix dans les grands festivals internationaux comme le Festival de Cannes. Pourtant leur diffusion est limitée, que ce soit en salle ou après leur sortie.

D’autre part, de quelle manière ces nouvelles dynamiques de production et création contribuent à modeler le champ cinématographique syrien et international ?

 Marie Beloeuvre et Louise Moreteau

[1] Les clés du Moyen Orient, Syrie, [​ ​En ligne],https://www.lesclesdumoyenorient.com/Syrie.html#arab​    e (page consultée le 20 novembre 2019)

[2] Boëx Cécile, Être cinéaste syrien.​        ​ Expériences et trajectoires de la création sous contrainte, ​            ​Presses de l’Institut Français du Proche-Orient

[3] France inter, Le conflit syrien ou la guerre mondialisée, [​ En ligne],​

https://www.franceinter.fr/emissions/geopolitique/geopolitique-17-septembre-2018 (page consultée le​              18 novembre 2019)

[4] Le Figaro, Syrie : l’ONU dénonce «des crimes de guerre» et l’implication de la Russie, [​ En ligne],​         https://www.lefigaro.fr/international/2016/09/25/01003-20160925ARTFIG00163-syrie-l-onu-denonce-d es-crimes-de-guerre-et-l-implication-de-la-russie.php  (page consultée le 21 novembre 2019)​

[5] Marion Bellal et Lola Scandella, De la révolution à l’exil, la renaissance du cinéma Syrien​   ​, [​ En​     ligne],http://www.regards.fr/IMG/pdf/le_cinema_syrien.pd​            f (page consultée le 19 novembre 2019)​

[6] Boëx Cécile, Cinéma et politique en Syrie. Écritures cinématographiques de la contestation en​     régime autoritaire​,  Collection « Ouverture philosophique », Série Arts vivants, Paris, l’Harmattan, 2014.

[7] Boëx Cécile, « Un cinéma d’urgence. Entretien avec le collectif syrien Abounaddara », La Vie des​        idées​, 25 septembre 2012.

[8] Idem

[9] Site internet du collectif Abounaddara : http://www.abounaddara.com/

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