Le modèle du café-théâtre à Lyon, un pari pour l’entrepreneuriat culturel

 

Depuis mai 68, comme l’écrit Vincent CASANOVA[1], on constate une rupture dans l’histoire du théâtre en France. Au cours des années 70 se multipliaient des jeunes compagnies qui cherchaient à promouvoir un théâtre d’un genre nouveau, qui se voulait plus léger et accessible aux divers publics, notamment sur le plan financier et artistique. Le but était de déconstruire les codes traditionnels du théâtre et d’impliquer le public dans le spectacle en cassant la frontière entre le spectateur et la scène. Nous assistions à la naissance des cafés-théâtres.

 

C’est à Lyon notamment que le modèle s’est particulièrement épanoui, à tel point que le café-théâtre fait partie de la culture des Lyonnais.e.s. Aujourd’hui, face aux enjeux actuels, les cafés-théâtres lyonnais se réinventent régulièrement pour rester innovants et toujours aussi populaires. Entre autres, le phénomène internet par exemple, qui a bouleversé la scène et surtout les petites salles.

 

En quoi le modèle du café-théâtre est-il un exemple d’entrepreneuriat et d’innovation dans le secteur culturel à Lyon? Est-ce qu’aujourd’hui ce modèle économique est-il toujours viable?

 

Pour tenter de répondre à ces questions, nous avons au préalable étudié et analysé le modèle économique de neuf cafés-théâtres lyonnais en recueillant les informations les plus pertinentes à travers quatre hypothèses. Puis, nous avons choisi deux cafés-théâtres qui nous sont apparus reposer sur des fonctionnements différents, afin de constater ou pas nos hypothèses sur le terrain et d’approfondir notre réflexion en interrogeant les représentants de ces deux structures sur la base d’une étude de faisabilité (stratégie commerciale, politique de prix, analyse d’offre et demande, etc.). Il s’agit du:

Le Shalala – Bar à spectacles-, qui a retenu notre intérêt en raison d’une proposition à caractère innovant et de sa creátion récente;

Le Complexe du Rire – Café-théâtre, qui est à l’inverse fortement implanté depuis plus de 20 ans dans le paysage culturel lyonnais et qui chaque année se réinvente.

 

     Le  modèle du café-théâtre exige une programmation centralisée sur le divertissement afin d’atteindre un grand nombre de public.

 

Le café-théâtre puise dans des inspirations plus lointaines et historiques. Avec une programmation centrée sur l’humour où “Les textes dramatiques sont souvent satiriques (one (wo)man show) ou poétiques (montage de textes, poèmes ou chansons)”[2]; on peut trouver une filiation avec les tavernes du Moyen Age, ou encore les cafés philosophes du XVIII siècle.

 

À Lyon, le premier café-théâtre est né en 1985 de l’idée de trois amis (Pascal COULAN, Philippe GIANGRECO, et Henri POURADIER DUTEIL). L’Accessoireest considéré comme le deuxième café-théâtre de la France. Ce lieu mythique a accueilli la majorité des comédien.ne.s lyonnais.e.s qui aujourd’hui font vivre les différents lieux de café-théâtre et qui ont donné à Lyon le titre de la capitale du genre selon France Info[3].

 

     Le modèle du café-théâtre est basé sur la diversification du financement afin d’assurer son développement. À Lyon, ce modèle dépend plutôt de la relation commerciale avec les entreprises.

 

Selon Frédéric de Beauvoir, directeur de Le 100, un établissement solidaire qui aide et forme les artistes à l’entrepreneuriat culturel à Paris: « l’œuvre ne suffit plus à l’artiste pour vivre. Ce capital symbolique qu’elle constitue doit être consolidé par une diversification, afin de créer une activité économique pérenne. »[4]Pour Le Shalalaet Le Complexe du Rire,les soirées privées et la location de salles aux comités d’entreprise (activités sociales et culturelles au profit des salarié.e.s) ou directement aux sociétés (pour des actions de “team-building”par exemple) constituent les activités les plus rentables.

 

Pour autant, Maxence FONTAINE et Hélöise BARON du Le Shalala, même s’ils le font occasionnellement (3 ou 4 fois par an en moyenne) ne cherchent pas à développer davantage ce type de relation avec les entreprises. Ils sont fortement attachés à l’idée que Le Shalala reste un espace d’échanges, de coopération et de totale liberté artistique. Steven HEARN constate en ce sens ce point que “les motivations des entrepreneurs du secteur culturel sont plus intrinsèques (originalité, valeur et sens des projets, créativité) que extrinsèques (rémunération)” dans son Rapport sur le développement de l’entrepreneuriat dans le secteur culturel en france.En ce sens, Cécile MAYET, directrice artistique de Le Complexe du Rire, considère que la viabilité financière de son café-théâtre est liée à la diversification des services et prestations proposés. C’est la somme de la vente des billets, la location de salles, la restauration (90% des gens mangent avant le spectacle) et les soirées privées qui rendent le projet rentable. Aujourd’hui, au sein de ce lieu, les recettes générées par le bar à tapas en une soirée équivaut à la rentabilité de la billetterie d’une salle de spectacle. Le Complexe du Rire réalise un chiffre d’affaires annuel d’un million d’euros. De son côté, pour financer ses activités, Le Shalaladéveloppe le financement participatif, grâce auquel il a pu obtenir 10 000 euros pour sa création, mais il n’a pas encore arrêté définitivement de stratégie commerciale ou de modèle économique.

 

     La force du phénomène internet a impacté au niveau économique les cafés-théâtres lyonnais.

 

Actuellement, un de plus grands défis pour les cafés-théâtres est d’attirer un public plus jeune. Selon Cécile MAYET, la jeunesse doit faire face à des contraintes financières élevées et à une certaine précarité. Les jeunes et notamment les étudiants, vont avoir tendance à préférer se divertir à la maison en regardant les chaînes desone man’s show sur YouTube. C’est ce qu’elle appelle “la culture à domicile”.

 

Les modes de communication ont également changé,  et les cafés-théâtres doivent nécessairement s’y adapter. Pour faire connaître Le Complexe du Rireau plus grand nombre, la structure a promu un serveur expérimenté de son personnel à la communication sur la plateforme Instagram.

 

Les plateformes numériques et réseaux sociaux sont également un formidable vivier de talents et au final une concurrence non négligeable aux cafés-théâtres. Pour le youtubeur et producteur Lorenzo BENEDETTI, ce que les cafés-théâtres et les émissions de télévision faisaient dans la recherche de nouveaux talents, aujourd’hui les chaînes de YouTube le font très bien, “tous les gens qui ont du talent utilisent ce canal très direct pour s’exprimer et ensuite pour s’en repérer, puisqu’ils font de vues et, donc ça attire l’attention des producteurs comme moi ou d’autres, et grâces à ça ils arrivent à accéder à la notoriété.” Donc, YouTube produit une quantité très grande de nouveaux talents pour un jeune public qui est très connecté. 85% des français ont accès à internet et 74% y accèdent tous les jours- 95% de ces gens sont des jeunes entre 18 et 24 ans. (Données du Baromètre du Numérique de l’étude annuel CREDOC.) Pour conquérir ce public nouveau, Le Complexe du Rire  a invité un youtubeur pour jouer un spectacle, ce qui a été un grand succès.

 

     La baisse des subventions publiques et le désir d’indépendance des artistes ont rendu de manière globale le comedien.ne entrepreneur.e

 

Françoise BENHAMOU décrypte dans L’économie de la cultureles effets pervers de la subvention et comment les prix des spectacles ne suffisent pas pour couvrir l’accroissement des coûts de fonctionnement. La baisse des subventions publiques peut rendre vulnérable l’artiste et in fine menacer sa liberté artistique. C’est la raison pour laquelle, on constate que les artistes cherchent à développer des nouvelles formes d’organisation. Catherine PARADEISE introduit dans son livre Les Comédiens, profession et marchés du travailparu en 1998 la notion de «nouveaux comédiens-entrepreneurs». L’auteure les définis comme des artistes qui montent de petites compagnies, souvent sous la forme souple d’association, pour rechercher des financements.

 

La notion d’entrepreneuriat culturel a été partagée pour la première fois en 1982 par le sociologue Paul DIMAGGIOqui a décrit comment s’est construite la “culture savante” à Boston aux Etats-Unis. Il reconnaissait une forme d’organisation alternative dans le secteur de la musique, où les collègues travaillaient ensemble de façon coopérative, pour partager les bénéfices et gérer le groupe. Cependant ces structures étaient vulnérables aux initiatives du marché.

En ce domaine,Le Shalalaa voulu créer une structure basée sur la mise en commun et mobilisation de toutes les compétences présentes au profit de l’association. Tous et toutes sont comédien.ne.s, mais chacun.e sont, à tour de rôle et selon les affinités, serveur.euse, régisseur.euse, administrateur.trice. Une histoire de polyvalence maîtrisée qui renforce la liberté d’action au service du projet artistique et l’envie de créer un lieu de partage de valeurs éloigné du système financier et du besoin vital de subventions publiques. Dans son rapport précité, Steven HEARN explique que «la plupart des acteurs de la vie économique n’envisage la culture que sous l’angle du mécénat. Pour eux, le plus souvent, les entrepreneurs du secteur sont des artistes mauvais gestionnaires évoluant dans un secteur exempt de rentabilité».C’est pour cela qu’un lieu comme Le Shalaladevient aussi un terrain pour discuter les principales problématiques du secteur comme le statut d’intermittent du spectacle et sa difficulté d’interagir avec les acteurs économiques pour mettre en lumière une problématique actuelle. De son côté, Le Complexe du Rire, qui est exploité sous la forme d’une société commerciale (SARL), créé chaque année des projets innovants qui ont permis financer son activité depuis 20 ans et qui emploie une vingtaine de personnes qui font vivre le lieu. Tout cela, sans financement public ou privé. Après avoir investi 5 000 francs pour sa création, Le Complexe du Rirese valorise aujourd’hui à 105 000 euros.

 

     En conclusion, si les enjeux sont importants et les défis nombreux pour les structures culturelles, ils sont, et ont été pour les cafés-théâtres lyonnais une formidable opportunité de faire le pari gagnant de l’innovation à tous les points de vue (culturel, organisationnel, structurel, juridique), et ainsi maintenir sa place si particulière dans le paysage culturel de la ville.

En 2018, Lyon continue à accueillir des nouveaux lieux sous la forme de café-théâtre ou bar à spectacles, comme Le Nid de Poule, troupe d’artistes qui cherchent à dynamiser son propre secteur et à créer des nouveaux modèles économiques pour continuer à s’exprimer sans tabou et à partager l’intimité avec le public, dans le rire.

 

Il est à espérer qu’enfin le secteur culturel soit reconnu dans des stratégies de stimulation de l’entrepreneuriat et de l’innovation, dont le programme Investissements de l’avenir.

 

Natalia Petrus Da Silva

Juan Rojas Castillo

Master 1 DPACI Année 2017-2018

 

BIBLIOGRAPHIE

 

BENHAMOU, Françoise. L’économie de la culture. Sixième édition. 2008.

CASANOVA, Vincent. Le café-théâtre. Jalons Version Découverte. Médiathèque. Vidéo 12 janvier 1970.

CHANTREL, Flavien. Étude du CREDOC : les français et Internet. Blog du modérateur, 2008 [consulté le 12.03.18]. Disponible sur : https://www.blogdumoderateur.com/etude-du-credoc-les-francais-et-internet/

CHIRITA, Mirce-Gabriel, POISSON-deHARO Serge, CISNEROS-MARTINEZ Luis Felipe et FILION Louis Jacques. Entrepreneuriat et industries du domaine des arts et de la culture. Juillet 2009 ISSN : 0840-853X. Disponible sur http://expertise.hec.ca/chaire_entrepreneuriat/wp-content/uploads/2009-02-entrepreneuriat_iindustries_arts.pdf

DIMAGGIO, Paul. / Cultural entrepreneurship in nineteenth-century Boston : The creation of an organizational base for high culture in America. In: Media, Culture & Society. 1982 ; Vol. 4, No. 1. pp. 33-50

Etude de faisabilité d’un café théâtre : un nouveau concept d’animation urbaine, le stand up. e&a, études et analyses. Disponible sur https://www.etudes-et-analyses.com/marketing/marketing-produit/etude-de-marche/etude-marche-projet-restauration-animation-maroc-331900.html

HEARN, Steven. Rapport à la ministre de la culture et de la communication et au ministre de l’économie, du redressement productif et du numérique. Sur le développement de l’entrepreneuriat dans le secteur culturel en france. Juin 2014. Disponible surhttp://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/144000364.pdf

Interview avec Lorenzo Benedetti. Europe1 07.11.15 [consulté le 12.03.18]. 1 video 7min28. Disponible sur : http://www.europe1.fr/emissions/linterview-verite-du-week-end/lorenzo-benedetti-pour-les-humoriste-internet-remplace-les-cafes-theatre-2616911

L’entrepreneuriat sauvera-t-il la culture ?. Maxime Hanssen. Novembre 2016. Disponible sur https://acteursdeleconomie.latribune.fr/territoire/2016-11-18/l-entrepreneuriat-sauvera-t-il-la-culture.html

Lʼentrepreneur culturel : un entrepreneur comme les autres ?. Document réalisé pour l’Arcade par les Journées de l’Entrepreneuriat culturel et créatif. Avril 2015. Disponible sur http://www.arcade-paca.com/fileadmin/documents/permanents/ressources/Dossiers%20doc/Zoom_GE/Note_entreprendre_culture_paca_avril_2015.pdf

Le Shalala, le bar qui laisse baba. Le Petit Bulletin. Janvier 2017. Disponible sur http://www.petit-bulletin.fr/lyon/guide-urbain-article-56636-Le+Shalala++le+bar+qui+laisse+baba.html

Lyon: Les théâtres font le plein. FranceInfo. France 3. Décembre 2017. Disponible sur https://france3-regions.francetvinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/rhone/lyon/lyon-theatres-font-plein-1392419.html

PAVIS, Patrice. Dictionnaire du Théâtre en 2004. Armand Colin, 2004, 40 et 41 p. ISBN 2-200-263090.

PARADEISE, Catherine. Les comédiens. Profession et marchés du travail. Avec la collaboration de Jacques Charby et François Vour’ch. Janvier 1998.

Quel destin pour les cafés-théâtres lyonnais, cette pépinière d’humoristes ?. FranceInfo. Décembre 2016. Disponible sur https://culturebox.francetvinfo.fr/scenes/humour/quel-destin-pour-les-cafes-theatres-lyonnais-cette-pepiniere-d-humoristes-250739

[1]Vincent CASANOVA. Le café-théâtre. Jalons Version Découverte. Médiathèque. Vidéo 12 janvier 1970.

[2]Patrice PAVIS. Dictionnaire du Théâtre en 2004. Armand Colin, 2004, 40 et 41 p.

[3]Quel destin pour les cafés-théâtres lyonnais, cette pépinière d’humoristes ?. FranceInfo. Décembre 2016.

[4]L’entrepreneuriat sauvera-t-il la culture ?. Maxime Hanssen. Novembre 2016.

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