La légitimité des prix élitistes ; le Pulitzer de Kendrick Lamar et le Nobel de Bob Dylan.

En avril 2018, Kendrick Lamar a été récompensé par le prestigieux prix Pulitzer dans la catégorie musique pour son album DAMN , une première pour un artiste hip-hop et plus largement pour la musique populaire moderne. Deux années avant, le prix Nobel de littérature a été décerné à Bob Dylan « pour avoir créé dans le cadre de la grande tradition de la musique américaine de nouveaux modes d’expression poétique ». Ces récompenses ont créent de vives réactions diverses qui en divisant le public, artistes et supporters, nous ont amené à nous interroger sur divers points ; quel lien peut-on faire entre ces deux décisions et artistes ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi Lamar et Dylan ? et quel est l’impact de ces prix élitistes ?

Kendrick Lamar
Rappeur, parolier et réalisateur artistique, naît en 1987 en Californie de parents originaires de Chicago, publie sa première mixtape à 16 ans sous le pseudonyme K-Dot. Il lance son premier album en 2011 mais le grand succès arrive avec Good Kid, M.A.A.D City un an plus tard. Salué pour la poésie de ses textes, la popularité de Lamar grandit ; il obtient rapidement le respect de ses pairs, il compte 12 Grammy Awards, deux honneurs civiques et il conquiert la reconnaissance de Billboard et Rolling Stone. Dans son oeuvre il aborde divers thèmes ; adolescence, addiction, religion et il s’engage contre les violences conjugales et les policières pour la cause de noirs. Il devient une voix importante représentant la communauté noire avec son titre Alright qui constitue un hymne du mouvement Black Lives Matter et avec la réalisation de la bande originale du premier blockbuster avec des super-héros noirs, Black Panther en 2018. En avril de la même année, il devient le premier artiste hip-hop récompensé d’un prix Pulitzer.

Le prix Pulitzer.
Si le prix Pulitzer a été créé en 1917, la catégorie musique est, elle, apparue en 1943. Elle a été systématiquement attribuée à des oeuvres de musique classique jusqu’au sacre du musicien et compositeur de jazz Wynton Marsalis, en 1997. Dès l’année suivante, le conseil d’administration du prix Pulitzer a décidé d’assouplir les critères afin de favoriser la diversité des oeuvres éligibles mais malgré ces réformes, aucun artiste de musique moderne populaire n’avait encore été récompensé avant cette année. Sur le cas de Lamar, le conseil du Pulitzer l’a choisi sur la base du dernier album du rappeur
qualifié de « collection de morceaux plein de virtuosité, unifiée par l’authenticité de sa langue et une dynamique rythmique qui proposent des photos marquantes, capturant la complexité de la vie moderne des Afro-Américains. » Interrogé par Billboard , l’administrateur du prix a évoqué une discussion qui a mené à considérer Kendrick Lamar pour ce prix : « Et bien, si nous considérons des pièces musicales qui possèdent des influences hip-hop, pourquoi ne considérions-nous pas le hip-hop ?« .

Comme dans les lois de la physique, toute action entraîne une réaction égale et opposée. L’annonce de la remise du prix invite la Presse et le public à se positionner et exprimer leurs doutes ou soutien selon quatres axes principaux.

Dimension Sociale.
“Le rappeur politique”, la voix d’aujourd’hui, le porte-parole de la communauté afro-américaine. La majorité de journaux se focalisent sur l’action sociale de Lamar en mettant l’accent sur le titre Alright , issu de l’album To Pimp a Butterfly , qui est devenu l’hymne non officiel du mouvement protestataire Black Lives Matter, l’album est qualifié par Jeune Afrique de “fresque sociale”. Il déploie tout son talent pour raconter, avec fatalisme et colère, les misères de son entourage, il livre un hommage aux victimes de la violence policière et avec DAMN. il appelle l’Amérique de se réveiller et la confronte à ses plaies. Detroit Free Press souligne le contenu de son oeuvre enrichi en storytelling et commentaire et il décrit Lamar comme le chanteur engagé qui jette un regard politique et moderne sur une société américaine en souffrance.

Le Rap Legitime.
Surnommé “virtuose et génie” par Jeune Afrique , Lamar prouve jour après jour que les artistes du genre populaire sont toujours là et ont des histoires à nous raconter. Pitchfork met en valeur le message du parolier qui témoigne que le rap n’a pas de limites, ses histoires ont une vraie force transformative qui dépasse les hiérarchies et les hégémonies et exercent une influence indéfectible. Parallèlement, les journaux évoquent les questions du “pourquoi maintenant en 2018” et “pourquoi DAMN. ” La réponse universelle est simple ; “peu importe”. Le Washington Pos t affirme que le rap est la plus significative pop idiome de nos jours ; le son du siècle de la Vie Américaine – une forme d’art noire qui s’adresse à tous et non seulement à la communauté noire. Il s’agit d’une conversation implicite sur l’héritage l’esclavage, la ségrégation, la
brutalité policière et autres injustices que la société ne s’occupe à résoudre. Dans ce sens-la, le rap est le son d’un état écrasé qui a du mal à se comprendre. Artiste hip-hop Jahi constate que Kendrick Lamar reste un indicateur de la gamme comme une culture et que ses albums sont “ une preuve au monde qu’on a de la voix, on a quelques choses à dire aujourd’hui et on continue de produire des géants lyriques qui peuvent partager notre expérience comme peuple.

Source – Washington Post

Reconnaissance Partielle.
Contrairement à la Presse internationale, certains journaux français ont suivi la politique de présenter une description simple de l’événement ou même encore se sont contentés d’un copier-coller. Plus précisément, ce sont des articles dans le Figaro, des Echos, Huffington Post où on retrouve à de
très légères différences près exactement le même texte. Choix direct par rapport à la nationalité du prix Pulitzer qui s’adresse exclusivement aux Etats-Unis ou manque d’intérêt pour cette nouvelle?

Un prix contesté?
Pour un journaliste de Vulture cité dans le Courrier International : “ le Pulitzer de la musique était une obscure marotte n’intéressant à peu près personne .” Grâce au rappeur star, il fait enfin la une de la presse culturelle grand public et “ trouve une forme de pertinence pour la première fois depuis très longtemps ”. Selon L’Express , Lamar “ a relancé l’intérêt pour le Prix Pulitzer musique .” et bien qu’il reconnaisse que le comité a “ remis ses pendules à l’heure ” il estime que c’est “ un choix plus marketing que pertinent .” On retrouve plus loin “ en consacrant un artiste populaire, le prix, longtemps plombé par son académisme en matière musicale, reconquiert une exposition médiatique et un peu de crédibilité. Et si le Prix Pulitzer avait finalement plus à gagner dans ce couronnement que Kendrick Lamar ?” Plusieurs journaux prestigieux tels que Libération , The Atlantic et The Guardian etc., soutiennent la remise du prix en exprimant fortement que le Pulitzer avait plus besoin de Kendrick Lamar que l’inverse. “ On n’a jamais autant parlé de son attribution. Mais le comité aurait probablement fait preuve de plus d’audace, de courage et de pertinence.”
La victoire du rappeur est probablement plus significative pour la réputation du prix que pour Lamar. “ C’est comme si les Pulitzers avaient gagné un Kendrick Lamar et pas l’inverse .” Dans un seul article, le journaliste de Next Liberatione évoque le terme “ de ce bon vieux tokenism” qui pourrait aussi évoquer le terme du politiquement correct et mettre en question le choix de Lamar mais dans un entretien au BBC Dana Canedy, l’administrateur du prix Pulitzer vient à déclarer qu’ils sont très fiers de leur choix et que cette remise “met en lumière le genre du hip hop d’une facon completement differente. C’est un grand moment pour la musique hip hop et pour les Pulitzers aussi.”

Bob Dylan.
Né en 1941 Robert Allen Zimmerman dit Bob Dylan est auteur-compositeur-interprète, musicien, peintre et poète américain. Figure phare de la musique populaire surtout dans les années 60, il s’engagea dans ses chansons comme Blowin’ in the Wind et The Times They Are a-Changin’ pour des mouvements civiques et contre la guerre au Vietnam. Titulaire de 12 Grammy Awards, l’Oscar de la meilleure chanson originale pour Things Have Changed , ( Wonder Boys), un Golden Globe Award, la Médaille présidentielle de la Liberté, le prix Princesse des Asturies, le prix Polar Music, le prix Pulitzer catégorie “Prix spéciaux et citations” pour « son profond impact sur la musique populaire et la culture américaine » et la Légion d’Honneur . Dans le Rock and Roll Hall of Fame 5 de ses chansons sont parmi les 500 qui ont formé la musique rock and roll.

Bien que certains, comme nous le verrons, remettent en question sa légitimité pour recevoir le Nobel, tous reconnaissent les qualités artistiques de Dylan.
Sa capacité à transgresser les cadres des genres dans la musique est reconnu (l’utilisation de guitares électriques dans le Folk avait fait du bruit comme le rappelle un des journaliste de l ’Express Eric Mettout qui contestera ses qualités littéraires), le comité Nobel a fait un bond encore plus grand supprimant la limite entre les “cadres” de la chanson et de la littérature.
Porteur de sens et agitateur de conscience comme le souligne l’ Express le journaliste en fait même un maître sachant manier le sublime en comparant l’écoute de sa musique aux sensations ressenties face à un tableau représentant un paysage. Le Washington Post reconnaît qu’il a su allier à la folk la littérature et même la philosophie et son engagement politique pour les droits civils et contre la guerre du Vietnam.
Les journalistes sont donc unanimes quant-aux qualités artistiques de Dylan mais faire de lui un auteur méritant le Nobel a créé de vives réactions sur la toile et dans le presse internationale notamment dans le milieu littéraire.

Un choix vivement critiqué.
Aux USA le Tweet virulent de l’auteur Irvine Welsh tournant en dérision les membres du Comité du Nobel les qualifiant de “ hippies nostalgiques aux prostates rances ” a été vivement repris. En France l’écrivain Pierre Assouline y voit un affront au statut d’écrivain et remet en question son statut d’artiste niant qu’il est l’auteur d’une “oeuvre”. A ces critiques sur cette suppression des frontières entre les genres s’ajoutent également certaines plus économiques. Le fait que Dylan ne se soit pas déplacé pour son Nobel, soit resté muet quant-à sa nomination et n’ait rendu son discours que quelques jours avant la date limite (il doit être remis 6 mois après la désignation pour recevoir les plus de 800 000 euros du prix) a fait jaser; comme un cachet de plus. Cette motivation économique serait un Leitmotiv dans sa carrière pour Capital qui, remet en question son statut d’artiste, l’accusant d’être capable d’aller “cachetonner pour des yaourts ou des soutiens gorges”.

… et félicité.
A l’opposé, certains se félicitent de ce choix original et osé du Comité qui redessine les frontières de l’art tout en reconnaissant les immenses qualités littéraires de Dylan. Obama se félicite sur Twitter que son “ poète favori ” soit ainsi récompensé mais les louanges les plus intéressants sont probablement ceux d’autres écrivains. Salman Rushdie rappelle l’histoire de la littérature et que les grands textes grecs, dont personne ne doute du caractère littéraire, étaient chantés. Pour Alain Mabanckou, la littérature est d’abord une parole et Phillipe Margotin fait de lui “ le plus grand poète du XXe ”.
Bien avant Allan Ginsberg, poète, reconnaissait ses grandes qualités par les vives émotions qu’il provoque et l’inscrit dans l’histoire étant sûr de la postérité de son oeuvre et persuadé qu’au même titre que d’immenses auteurs, il sera étudié. Michka Assayas, écrivain, reprend quant-à lui l’un des critères souvent cité par l’Académie du Nobel, celui de la créativité et de l’invention. Déjà 10 ans avant le milieu littéraire parisien reconnaissait ses qualités littéraires lorsque Jacques Bonaffé cite en décembre 2006 des extraits de ses paroles. Rares sont pourtant les articles qui parlent du vrai questionnement que soulève ce choix à savoir: qu’est ce qui fait littérature ?
L’Espresso en Italie fait partie de ceux-là et fait de la décision du Nobel une révolution grâce à laquelle chaque parolier pourra affirmer “ qu’il ne fait pas des chansons mais de la littérature ”. Pour Francesco de Gregori, chanteur italien cité dans Spettacoli Tiscali , cela légitime la musique comme étant un art tout aussi capable qu’un autre de raconter la vie et le monde;

Face à toutes ces réactions, le Comité Nobel a dû se justifier encore et encore.
Attribué pour la 1ère fois en 1900 suite au testament d’Alfred Nobel souvent pour des motifs d’écriture aux vertus poétiques, intellectuelles/spirituelles, leur création ou parfois la tradition, un certain engagement (régulière occurrence des “idéaux”), une authenticité. Dans les années 90-2000 une plus grande importance est donnée à la dimension sociale et de témoignage.
En plus de la justification officielle l’Académie a dû développer ses arguments. La secrétaire de l’Académie, reprise dans l ’Express , rappelle l’immensité du champ d’influence poétique dont s’est inspiré Dylan (“de Milton à Blake”), sa dimension poétique et sa capacité à “raconter des paysages comme des rêves, a couché une tradition orale sur le papier” et comme dans le tweet de Salman Rushdie elle rappelle la tradition antique des poésies chantées. Dylan est aussi qualifié de barde et comparé à Shakespeare, Homère et Sappho pour renforcer sa légitimité.

Mais Dylan, qu’en pense t-il ?
Dans son article très critique sur cette attribution du Nobel, de l’ Express Eric Mettout rappelle que Dylan a lui même remis en question ses qualités poétiques en reniant son recueil de poème Tarentula . Après l’annonce de sa récompense le chanteur ne cachera pas sa surprise de voir son nom désormais inscrit à côté de ceux d’Hemingway et de Camus racontant que si on lui avait dit qu’il aurait un Nobel cela lui aurait fait le même effet que si il marchait sur la Lune.
Enfin, dans son discours cité dans Télérama , il avoue s’être “demandé en quoi [s]es chansons étaient reliées à la littérature”. Il cherche un lien mais ne les inclue pas les unes avec l’autre dans la littérature, choix des mots intéressant.

En essayant de faire émerger des liens entre les deux cas, on trouve deux artistes différents sous plusieurs aspects qui dépassent les frontières de l’art dit “traditionnel” dans le but d’ouvrir la voie à la reconnaissance et contribuent à la ré-identification de ce qui fait art. La différence de contenu de leurs œuvres, du genre musical, de l’âge et de l’expérience au total, mettent en lumière une différence de pertinence notamment auprès du public. Néanmoins, on peut voir dans les cas présentés, une forte représentation sociale, le lyrisme, la poésie, la notion d’un artiste complet.

On ne peut pas nier que les deux faits, controversés ou pas, marquent un grand changement dans les institutions des Pulitzer et Nobel mais aussi à la question de la légitimité de la musique moderne qui crée des hypothèses à nouveau sur l’existence d’une nécessité de diviser l’art en divers genres ou n’en faire qu’un tout.

Aslani Rodanthi, Virginie Vaissiere.

Kiddy Smile aux prises entre identité nationale et authenticité.

Fête de la musique à l’Élysée, le jeudi 21 juin 2018, de 20h à minuit, les jardins de l’Élysée ont ouvert leurs portes à la musique électronique avec un « line‐up » – terme repris officiellement sur Twitter par Sibeth Ndiaye, chargée des relations presse de la Présidence – jamais vu au siège de la présidence française. Seront présents Busy P et Kavinsky rejoint par Cezaire du label Roche musique. Le couple présidentiel a assisté aux DJ sets de Chloé et de Kiddy Smile, ce dernier étant engagé dans les luttes LGBTI et dans le mouvement queer. Pedro Winter (alias Busy P), patron du label Ed Banger, s’était vu confié par l’État la programmation de cette fête de la musique 2018. L’annonce de l’événement s’est faite le samedi 16 et en quelques heures seulement les deux milles places gratuites ont été réservées. Dès son annonce, la petite réception a fait l’objet d’un débat.

La Cour d’Honneur de l’Élysée avait déjà accueilli pour le 21 juin des musiciens tels que Julien Clerc et Véronique Sanson, mais c’est bien la première fois que des DJ ont posé leurs platines pour jouer de la musique électronique dans les murs du Palais présidentiel.

Parmi les artistes présents, il y en a un qui a particulièrement marqué les esprits. Kiddy Smile, de son vrai nom Pierre Edouard Hanffou ou surnommé aussi « le prince français du voguing », a réalisé une prestation qui n’a pas été au goût de tous. Kiddy Smile a grandi dans une cité de Rambouillet, assume d’être noir et gay et cultive ses contrastes. Son parcours artistique l’a amené à devenir une icône LGBTQIA (lesbienne, gay, bi, trans, en questionnement, intersexué, asexuel) et se revendique comme étant un artiste queer, qui est le nom donné aux membres de la communauté LGBT qui sont en période d’incertitude sur leur orientation ou leur identité sexuelle. Il est aussi très engagé dans la scène ballroom parisienne où est notamment pratiqué le voguing. Les ballroom ont été créés dans les années 60 par les communautés noires et latinos de New York en réaction au racisme qu’elles subissaient dans les concours drag queens où elles ne gagnaient jamais du fait de leur couleur. Le voguing est aujourd’hui une performance parmi d’autres au sein des ballroom et les différentes épreuves donnent lieu à des compétitions bon enfant qui permettent de célébrer la différence et la créativité.

 Kiddy Smile ‘Fete de la Musique’, Juin 21, 2018 – Source : AFP PHOTO / POOL / Christophe Petit Tesson

Étant un artiste engagé politiquement et socialement, Kiddy Smile a fait de sa prestation un moment politique avec un sens de la provocation et d’exubérance qui reflète bien sa personnalité. En effet, lors de sa performance, il s’est présenté sur le perron de l’Élysée avec un t-shirt sur lequel on pouvait lire « fils d’immigrés, noir et pédé » et avec ses danseurs LGBTQ représentants des communautés voguing et ballroom. Une vidéo de sa prestation a été diffusé dès le 21 au soir et a été relayé par de nombreuses personnes sur la toile, alimentant la polémique. Autre objet du crime : une photo publiée par Pierre-Olivier Costa, le directeur de cabinet de la première dame où l’on voit le couple présidentiel tout sourire posant avec les danseurs, en bas résille et tenue légère. Il n’en a pas fallu plus pour que les réseaux sociaux s’enflamment.

Source – Instagram, Pierre-Olivier Costa

Deux types de réactions ont été suscité par la venue de Kiddy Smile à l’Élysée. Le premier débat qui a eu lieu s’est produit avant même sa représentation du 21 juin, au sein même de sa communauté queer et queer of colour. La plupart des réactions sur cette partie du débat sont faites par des connaisseurs du travail et des valeurs portées par Kiddy Smile. Ils questionnent sa venue dans un lieu comme l’Élysée, avec toutes les connotations que ça représente en termes de symbole de pouvoir et d’oppression. Le second débat, qui n’en ai pas vraiment un puisqu’il s’agit plutôt d’une polémique, d’une effervescence générale sur les réseaux sociaux repris par les médias, commence le soir de la diffusion en boucle de la vidéo de la prestation de Kiddy Smile et de la photo des danseurs avec le couple présidentiel. Des réactions violentes, homophobes et racistes ont été très vite exprimées sur la toile. Des hommes et femmes politiques de la droite conservatrice et de l’extrême droite sont eux aussi montés au créneaux. Cette partie de la polémique est portés par des gens qui ne connaissaient pas le travail de Kiddy Smile et ouvre un plus large débat et des questionnements sur l’identité nationale, sur l’authenticité et la légitimité de la fonction présidentielle. Nous avons étudié attentivement ces questions à l’aide d’un corpus d’articles assez hétérogène composé de 16 articles tirés de la presse généraliste, 6 articles de la presse spécialisée, 10 tweets d’hommes et de femmes politiques et un communiqué public publié par Kiddy Smile sur les réseaux sociaux en réponse aux réactions de sa communauté.

Le débat au sein même de la communauté de Kiddy Smile a eu lieu avant sa prestation à l’Élysée. Les connaisseurs de son travail ne comprennent pas pourquoi un artiste tel que lui, défenseur des droits des oppressés, accepterait de se produire au coeur même du pouvoir politique. Kiddy Smile a-t-il raison de se produire à l’Élysée ? Suite à de nombreuses réactions négatives, de gens offensés de le voir accepter une invitation comme celle-ci, et au détournement de son logo (un smiley qui sourit transformé en smiley qui vomit), Kiddy Smile décide de sortir du silence pour exprimer son point de vue sur la situation, et sa volonté de court-circuiter l’image du pouvoir en place. Dans le message qu’il publie sur les réseau sociaux, l’artiste explique être conscient de ce que représente l’Élysée en termes d’oppression mais croit fermement qu’aller au coeur même du pouvoir pourra provoquer du discours là où il n’y en a pas (ou plus). Il écrit “cette invitation à mixer dans la demeure temporaire de Macron se présente à moi comme une opportunité de pouvoir faire passer mes messages : moi fils d’immigrés noir pédé va pouvoir aller au coeur du système et provoquer du discours de par ma présence… je sais que je pourrais faire passer un message avec mon t-shirt de « fils d’immigrés Noir et Pédé avec la loi Asile Immigration je n’existerai pas ! » (…) Mes intentions sont claires, je ne vais pas là-bas pour valider la politique de ce gouvernement mais pour toucher les gens et provoquer la discussion”. Sa motivation est ici très nette, Kiddy Smile vient jouer à l’Élysée pour s’opposer au pouvoir en place et à la loi immigration. Ce projet de loi, pas encore adopté en juin, prévoit l’abaissement du délai de 120 à 90 jours pour présenter une demande d’asile, l’abaissement du délai de recours qui passe de 30 à 15 jours, ou de l’augmentation de la durée maximum d’enfermement en centre de rétention administrative (de 45 à 135 jours).

D’un côté, la communauté queer (à majorité blanche) crie au pinkwashing. Le pinkwashing est un anglicisme qui désigne une stratégie politique ou commerciale visant à s’approprier ou à se réclamer des luttes LGBTI pour en tirer un bénéfice financier, électoral, d’image… Selon une interview de Kiddy Smile à The Guardian, les queer (blancs) l’insultaient et lui disaient qu’il aurait eu une grande carrière en 1943, en collaborant avec les nazis. La venue de Kiddy Smile est donc vue comme une trahison au sein de cette communauté. Pour aller un peu plus loin, répondre à une invitation du pouvoir en place, venir animer une soirée présidentielle pour la fête de la musique, c’est y voir une nouvelle forme d’homonationalisme. Ce concept a été forgé par J. Puar et désigne à l’origine la manière dont les Etats-Unis normalisent une partie de la population LGBT (gays et lesbiennes blanches, classes moyennes) au détriment des queers of colors et des étrangers pour servir une politique impérialiste. Or ici la situation est plus compliquée : la communauté invitée à l’Elysée, à travers la personne de Kiddy Smile, est celle des queer of color (c’est-à-dire les queer non-blancs). Ça serait alors une nouvelle forme d’homonationalisme qui normalise les queer of color et non les queer blancs cette fois-ci. Pour résumer cette partie du débat au sein de la communauté queer, venir se représenter au coeur du pouvoir serait donc accepter en quelque sorte la récupération d’une minorité à des fins politiques (et attention pas n’importe quelle minorité puisqu’elle est à la croisée des races, de la sexualité et des genres !). Accepter cette invitation ça serait rentrer dans le jeu de la communication politique. Par cette invitation, Macron ne voudrait-il pas rallier à sa cause un électorat plutôt de gauche ? Lui qui a tant de mal à faire passer des réformes de gauche, ne ferait-il pas dans le sociétal pour faire passer l’idée qu’il est du côté du peuple, alors qu’au niveau pratique, sa politique répond bien à la vision de la droite ?

Source – Trax Magazine

De l’autre côté, la communauté queer of colour se félicite de la présence de Kiddy Smile sur le perron de l’Elysée. En effet, les queers of color rappellent qu’un “pédé noir et fils d’immigré” n’a jamais eu tant de visibilité, n’a jamais été invité par un président. Venir se produire à l’Élysée serait donc un moyen de prouver que ces gens existent et un moyen de faire passer un message politique. Se produire fièrement à l’Elysée avec une performance de voguing serait donc la possibilité de rendre visible une position spécifique qui est, rappelons-le, invisible de manière générale (on parle peu d’eux dans la presse généraliste ou autre médias) mais aussi invisible dans la communauté queer elle-même puisqu’elle est à dominance blanche ! En somme, Kiddy Smile profite de cette invitation pour accéder à un espace politique. S’il avait décliné l’invitation de l’Élysée, l’artiste n’aurait pas pu “briller par son absence”, cette technique ne marche que pour les grandes personnalités.

L’autre versant de la polémique est alimenté par des personnes qui ne connaissent pas le travail de Kiddy Smille et qui ont violemment réagi à la vue de la vidéo de sa prestation et de la photo des danseurs avec le couple présidentiel.

La droite conservatrice et l’extrême droite ont été dans les premiers à réagir sur tweeter. La plupart des tweets soulignent une régression de la fonction politique et un déshonneur de faire se produire ce genre de spectacle “complètement déplacé” (Julien Aubert, LR) ou, pour reprendre les mots de Mylène Troszczynsky (RN) “une vulgaire sauterie complètement dégénérée”. Valérie Boyer (LR) parle de “l’abaissement de la fonction publique”, Julien Aubert souligne qu’“Emannuel Macron a déshonoré sa fonction”, Florian Philippot (LP) écrit qu’Emmanuel Macron a manqué de respect à l’Elysée et donc à la France et aux Français alors que Philippe de Villier (MPF) va plus loin en parlant d’”insulte”. Jean Messiha (RN) prend quant à lui la tangente du racisme et de l’homophobie et avance qu’en invitant des gens de couleurs à l’Elysée, Macron ferait preuve de racisme anti-blanc en “niant l’existence d’un peuple français de souche”. Le seul à réagir face à tous ces propos est Christophe Castaner (LREM) qui invite à diffuser le plus possible cette photo qui dérange et qui gêne une bonne partie de la classe politique. D’autres réactions violentes ont porté sur les paroles des chansons qui ont été traduites et tout de suite considérées comme dégradantes et inappropriées dans un lieu aussi symbolique de l’Elysée, mais en évacuant toute analyse du travail de l’artiste. Pour tous ces détracteurs, il n’est pas ici question de la qualité ou non de la prestation de l’artiste mais plutôt de pointer du doigt qu’un artiste tel que Kiddy Smile ne représente pas la France, que sa place n’est pas de jouer à l’Élysée car il n’est pas le reflet de l’identité nationale de la France.

Ce débat sur l’identité cache aussi un débat tout aussi important sur l’authenticité, puisque vient à s’ajouter à ces critiques sur l’identité des artistes, celles de personnes dont la vision de ce que doit être une représentation authentique de la fête de la musique n’est pas respectée, et qui vient bien évidemment confirmer celles portant sur l’identité. Or le point de vue différentialiste de l’identité à la Kiddy serait plutôt en accord avec celle institutionnalisée et construite par les administrations et le gouvernement (« La Fête sera gratuite, ouverte à toutes les musiques « sans hiérarchie de genres et de pratiques » et à tous les français » description tiré du site du gouvernement), alors que les critiques prônent justement une défense /sauvegarde d’une musique officielle. Le but n’est pas là de dire que la vision figée de l’identité, utilisée de manière insidieuse par les critiques observées, est mauvaise et que celle de Kiddy Smile est bonne. L’on pourrait prendre autant de temps à analyser la vision mouvante de l’identité comme étant toute autant faussée. Ce qui est intéressant dans ce dernier point, c’est justement de montrer que les critiques qui sont faites à KS, et justifiées par la référence à une authenticité institutionnelle, un pouvoir en place, sont moins en accord avec le discours du Gouvernement lui-même que le discours qui est critiqué.

Nous pouvons aussi repérer un grand nombre de positions neutre face à cet évènement, ou plutôt devrons-nous dire des non-positions de la part de la presse généraliste. Tous les articles de la presse généraliste prennent soin de ne pas prendre position dans le débat en expliquant simplement le déroulé de la soirée, la polémique autour du t-shirt de Kiddy Smile, les réactions des politiques mais tout cela sans jamais rien analyser, ni le travail de l’artiste, ses revendications et sa venue à l’Elysée. Alors certes, Kiddy Smile a accédé à un espace de revendication, a profité d’une certaine visibilité. Mais son message politique a-t-il bien été entendu ? Rien n’est moins sûr. On remarque que les effets politiques de sa participation sont très ambigus:

– l’amputation d’une partie du message de son t-shirt (« fils d’immigrés Noir et Pédé avec la loi Asile Immigration je n’existerai pas ! » indiqué dans son communiqué a été réduit à « fils d’immigrés Noir et Pédé” sur son t-shirt le jour J) modifie le sens de son geste. Avec la phrase initialement prévue, il affirme, au coeur même du pouvoir, qu’il n’est pas d’accord avec lui. Avec seulement la première partie de la phrase, il affirme simplement la visibilité pour la visibilité?

– Kiddy Smile vient à l’Élysée pour s’opposer notamment à la Loi Asile Immigration. Résultat ? La presse généraliste passe sous silence tout ce qu’a voulu défendre Kiddy Smile par sa présence. Ce qui devait être l’un des objectifs du high jacking est relayé au second plan et personne ne parle du durcissement de la Loi Asile. Alors oui, Kiddy Smile a bien profité d’une visibilité mais, on le voit, les effets de sa présence en a été perverti par la représentation médiatique.

 Bérard Samy , Martinent Léa.

Artiste polémique & représentations médiatiques – Le cas de l’annulation des concerts de Médine au Bataclan.

Médine, de son vrai nom Médine Zaouiche, est un rappeur Havrais de 35 ans, connu pour ses textes engagés sur des problèmes de société, et son positionnement particulier de “rappeur musulman”. Doté d’une plume acerbe, son style est très particulier : il cherche à interpeller l’auditeur en le provoquant, pour amener une réflexion et un débat. Médine aime ainsi se jouer des stéréotypes, manipulant volontier tous les clichés du musulman pour les dénoncer.
L’artiste a été programmé au Bataclan les 19 et 20 octobre 2018, salle tristement célèbre pour avoir été la cible d’attentats terroristes perpétrés par le groupe terroriste Daech le 13 novembre 2015, au nom d’une hégémonie radicale de l’Islam.

Cette programmation a suscité une vive réaction dans la société française. Cette polémique est née sur Twitter, à la suite d’une vidéo d’un militant d’extrême droite, dénonçant la programmation de Médine comme une “atteinte à la dignité des victimes”. La “facho-sphère” s’accapare rapidement du sujet, sur Twitter comme sur des médias activistes d’extrême droite. La droite plus institutionnelle s’empare à son tour de cette question, de nombreuses personnalités politiques appelant à interdire la programmation. Le 21 septembre dernier, Médine et le Bataclan décident conjointement d’annuler ces deux dates, “dans une volonté d’apaisement”.

I) Le choix d’un sujet polémique : la polémique autour de l’annulation du concert de Médine au Bataclan.

Ce n’est pas la première fois que ce genre de situation se produit, l’exégèse des textes de rappeur par des politiques étant monnaie courante depuis les années 90. Le sujet ayant provoqué une grande réaction sur les réseaux sociaux, suivie dans la foulée d’une reprise politico-médiatique, il y a eu beaucoup de réactions. De plus, ce sujet soulève de nombreuses questions qui interrogent nos secteurs professionnels.

II) Une méthodologie orientée sur la recherche des différences de représentation présentes au sein de plusieurs organes de Presse.

Nous avons constitué un corpus de 6 journaux, papier ou web. On y retrouve trois des plus grands quotidiens nationaux : Le Monde (orienté politiquement centre droit), Libération (plutôt centrée gauche) et Le Figaro (dirigé à droite). Nous avons également voulu étudier la réaction de journaux spécialisée dans la culture : Télérama (plutôt orienté sur l’audiovisuel), Booska-p (webzine spécialisée cultures urbaines) et Les Inrocks (magazine généraliste culturel). Nous voulions ainsi voir la réaction de la presse généraliste en fonction de leurs orientations politiques. Nous nous sommes également demandés si la presse spécialisée avait la même façon de traiter les choses.

La polémique étant née le 9 juin sur les réseaux sociaux, nous avons déterminé une durée d’étude allant du 11 juin 2018, date du pic de réaction de la presse généraliste au 23 septembre, à savoir 3 jours après l’annonce par le rappeur du choix d’annuler ses concerts.

Nous avons comparé 3 à 4 articles de chacun des quotidiens nationaux, ainsi qu’un article de Télérama, un article des Inrocks et un article de Booska-p.fr . Après une lecture approfondie du corpus, nous avons choisi de comparer les articles par journaux, afin de dégager une tendance quant aux représentations du rappeur et voir si cette représentation évoluait selon les organes de presse.

III) D’une représentation factuelle à une représentation engagée.

Le Monde
Médine Zaouiche est représenté comme un artiste polémique, s’opposant à l’extrême droite. On ne cite que ses propos conflictuels, et des articles dans lequel il se “justifie”. Le côté artistique est sous-jacent à cette conflictualité, on place l’artiste en individu politique, réagissant à des attaques de ses adversaires. On peut penser que ce traitement est lié à ligne éditoriale du journal, qui traite plus de l’actualité “chaude” que de question artistique. La démarche artistique du rappeur donne ainsi au lecteur des éléments de compréhension de l’actualité.

Libération
Le rappeur est présenté comme un artiste complet, les journalistes vont chercher à donner au lecteur une vision exhaustive de son oeuvre, avec une explication de ses textes ou ses différentes interventions expliquant son travail. L’un des article allant même jusqu’à placer Médine en homme de lettre érudit. Une opposition se construit ainsi, entre d’un côté des attaques “polémistes” émanant de groupe virtuels d’extrême droite, et de l’autre un rappeur qui a une approche singulière de son art. Même si aucun parti n’est pris frontalement pour l’artiste, l’image de Médine est ainsi méliorative, par rapport au procès qui lui est fait publiquement.

Le Figaro
Le journal prend clairement parti contre le rappeur. D’une part en offrant une tribune à charge à ses détracteurs, et d’autre part en utilisant des éléments de langages allant dans leur sens. Ainsi, les journalistes utilisent des vers isolés de ces chansons sans les replacer dans leur contexte artistique. On peut également signifier que des accointances avec des . personnalités polémiques mals vues de l’opinion publique comme Tariq Ramadan ou Dieudonné La représentation transmises est ainsi celle d’un rappeur polémique, qui fait offense à la mémoire des victimes en se produisant sur la scène du Bataclan.

Booska-p
Le rappeur n’est pas du tout présenté dans cet article, on peut supposer que c’est parce que de nombreuses interviews de Médine ont déjà été proposées sur le site. En revanche, l’article est constitué à peu près à moitié de citations de Médine, un peu comme si le journaliste lui offrait une tribune où il peut s’exprimer que ce soit sur la polémique en general ou le choix d’annulation des dates au Bataclan. L’article le place donc en “victime” d’une stratégie de diffamation.

Les inrocks
L’article est largement consacré à la polémique. On présente le point de vue des différents partis en présence, avec une attention toute particulière pour les associations des familles de victime. Médine est ainsi placé en acteur de la polémique. Le journaliste s’attache à développer le propos artistique de Médine, en utilisant ces propos pour expliquer pourquoi l’artiste traite de ces sujets tendancieux que sont l’islam ou la laïcité. C’est donc au lecteur de soutenir l’un ou l’autre des acteurs, avec l’ensemble des arguments présentés. L’artiste est donc supplanté par son implication dans la polémique.

Télérama
Le journaliste consacre un tiers de son article à recontextualiser la place de Médine au sein de son champ artistique. Il qualifie ainsi la posture singulière du rappeur de celle “du rappeur musulman qui combat l’islamophobie”. Le journaliste s’attarde également à expliquer les propos qui ont voulu au rappeur d’être attaqué, réduisant ainsi la polémique à un tweet de Laurent Wauquiez. Il s’essaie ainsi à une critique du style de Médine, le caractérisant “de saillies « politiques » plus ou moins maîtrisées, de fantasmagorie…”. Il apporte enfin un jugement sur le caractère légal de ces paroles et en appelle à une fin de la polémique Le journaliste critique donc assez vivement le style provocateur de Médine qu’il ne juge pas à son goût, mais condamne d’autant plus la polémique.

Enfin, on peut donc dire que les représentations du rappeur soulevées dans la presse varient d’un titre à l’autre. Les uns le voyant artiste victime d’une campagne de diffamation de l’extrême droite, les autres en provocateur embourbé dans une polémique stérile, ou plus rarement en trublion proche des milieux islamistes. A noter que nous avons été surpris du traitement réservé à cet artiste dans la presse spécialisée, nous pensions en effet qu’elle s’attarderait à défendre ardemment une liberté d’expression artistique ou de programmation. En témoigne l’article des Inrocks qui reprend globalement la même trame que celle du Monde.

Romain Chalendar,  Stanislas Malo.