ART BRUT ?

Jean Dubuffet

L’Art Brut est un sujet bien actuel au regard des nombreuses expositions organisées autour de ce thème. On pourra citer l’exposition d’art brut japonais à la Halle Saint Pierre de Paris en ce moment-même, la Outsider Art Fair à Paris du 18 au 21 Octobre, l’exposition Komorebi au Lieu Unique à Nantes,…

L’Art Brut est donc un concept inventé vers 1945 par Jean Dubuffet (artiste français et collectionneur). Dans son manifeste de 1947, il a décrit l’Art Brut de cette façon : “Nous entendons par là des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qu’il se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (…) de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode”.
Concernant la temporalité, il est difficile de produire un ou des discours sur l‘art brut car il est impossible d’en circonscrire une définition valable à travers le temps. Nous parlerons de concept, et non pas de courant. Tel que le rappel Céline Delavaux: “L’art brut est un concept, et un concept dépend des discours qui l’actualisent”. Dubuffet, ayant fondé le concept, s’est beaucoup intéressé au milieu psychiatrique tout comme de nombreux surréalistes. Cela est important, et on peut dire que n’est pas artiste brut l’artiste qui fait de l’art brut, mais celui qui précisément en fait sans le savoir.

Nous avons choisi d’aborder le concept d’art brut par les enjeux propres au monde de l’art contemporain qu’il soulève. Quand au choix du sujet, il a été guidé par la curiosité, que nous avons développé après avoir entendu parler d’art brut dans nos cursus (en droit pour Coline) et dans nos expériences professionnelles (dans le médico-social pour Violette).

Nous sommes intéressées par ces formes d’art « à la marge » du monde académique de l’art contemporain. Parce qu’elle nous intrigue, nous avons voulu interroger cette notion ; en tant que concept qui vient bousculer le monde de l’art dit « culturel », celui de la « culture légitime » et donc dominante. Pourquoi y aurait-il un art « en marge », art « brut » qu’il faudrait distinguer de l’art ? Pourquoi une telle ambivalence dans les termes ? Une telle multiplicité d’expressions pour le qualifier ?

Ces questions vous nous mener à nous interroger sur le statut de l’artiste : qui l’est et qui ne l’est pas ? L’artiste d’art brut est-il un artiste d’art contemporain ? Quelles seraient les conséquences de l’assimilation de l’art brut dans l’art contemporain ? Nouveaux artistes ? Nouveaux processus créatifs ? Nouvelles esthétiques ? Mais aussi dérives de sa marchandisation?

Pour notre revue de presse, et dû à la spécificité de notre sujet, nous avons fait le choix d’établir notre corpus avec des articles essentiellement issus de revues spécialisées. Certains articles peuvent s’avérer techniques, car partent du principe que nous avons déjà certaines connaissances. Ce choix est également dû au fait que la presse généraliste n’a pas réalisé récemment d’article dédié au sujet, si ce n’est des encarts dédiés à la promotion des expositions qui se sont déroulées il y a peu.
L’axe sur lequel on s’est basé pour analyser ces articles, se résume à une analyse sémantique de tous les mots ou expressions pouvant se rapporter à la dénomination d’ “Art Brut”, aux personnes qui créent, et enfin ceux faisant allusion aux productions que l’on qualifie d’art brut. Ceci nous permettant d’analyser tous les textes du corpus de la même façon.

Jean Dubuffet

1. “Art et Psychopathologie” (Revue Ligeia)

Ce premier article, nous donne au premier abord une illustration assez péjorative des personnes qui pouvaient se trouver sous l’appellation d’“auteur brut”. En fait, on constate une diversité de mots utilisés très stéréotypés : “les fous”, “personnes frustes”, “aliénés”, “malades”, “excentriques”, “marginaux”… Ce texte met en avant que Dubuffet, avec le concept d’art brut, souhaitait rentrer en opposition avec “les arts officiels”. Il est employé de façon récurrente le terme neutre de “production”, que nous-même avons préféré choisir, car ne correspond pas une oeuvre d’art mais plutôt à une mise en forme. Enfin, il est évoqué qu’André Breton considérait l’Art Brut comme étant un “rejeton du surréalisme”. C’est une expression forte, qui tendrait à considérer alors l’art brut comme un courant ou un mouvement artistique.

2. « Art brut, y es-tu ? » (Revue Ligeia)

Ce second article de Ligeia a été écrit par un programmateur de festival d’art contemporain, qui défend l’idée qu’il vaudrait mieux parler « d’art singulier » plutôt que d’art « brut », qui serait trop péjoratif. Selon lui, le critère de définition, de classement dans la catégorie « art singulier », serait l’absence de formation académique. Il ne dégage aucune esthétique particulière de l’art brut et ne fait aucun parallèle à l’art asilaire. Au contraire, il explique qu’un artiste à la formation académique peut devenir artiste brut en “désapprenant”. Daniel Bizien s’inscrit, même s’il apporte des nuances, dans la tradition de Dubuffet, puisqu’il parle d’artistes marginaux « sans aucun corset culturel ».

3. “Au-delà du handicap : l’art brut et ses créateurs” (Revue Reliance)

Nous avons choisi cet article, bien que plus ancien (2007), car c’est un des seul qui soit autant axé sur la santé et le handicap, et qui donne la parole aux auteurs brut. Il est considéré dans cet article que les données biographiques ne furent jamais déterminantes pour l’insertion de certaines production dans l’art brut. Dans ce sens, la théorie de Dubuffet est mise en avant, en le considérant comme étant celui qui a permis à “l’art brut en tant qu’objet de collection et que concept de libérer les créateurs des stigmates du handicap en valorisant la force inventive de leurs productions artistiques indépendamment du regard porté par la société et du diagnostic posé par la médecine sur chaque individu”.
Ici, les artistes contemporains et auteurs d’art brut sont vraiment distingués. Ils ne peuvent appartenir à l’art contemporain de part la multiplicité d’auteurs, de techniques et de particularités.  C’est l’absence d’une démarche créative, mais la création par pure nécessité. Il y a enfin une ferme dissociation entre l’art brut et l’art-thérapie, dans la mesure où il est impossible “d’encadrer la création brute dans un strict programme thérapeutique […] car né d’une puissante volonté
individuelle”.

4. « L’art brut dans l’art contemporain. Quelles relations entre l’art brut et l’institution culturelle ? » (Revue Ligeia)

L’auteur s’interroge sur l’intérêt du cloisonnement entre l’art contemporain et l’art brut, alors même que l’art brut connaît un processus avéré d’institutionnalisation. Il dénonce dans le même temps les dérives d’une telle reconnaissance (confusion, production « frelatée » d’art brut). Néanmoins, il reconnaît de nombreux glissements entre les deux « types » d’art : techniques semblables, inspiration mutuelle.

5. “La confusion des genres ?” (Blog de Libération)

On remarque dans cet article que l’auteur n’est quasiment jamais nommé autrement que par son nom, hormis une fois par le terme de “créatrice”, autrement on ne retrouve que l’expression d’“art brut” ou d’“art outsider”. Cela démontre que Philippe Godin, ne prend pas de position franche quant aux mots employés pour parler d’art brut. Cependant, il y a une véritable critique de l’auteur à propos d’un quelconque rapprochement entre art brut et art contemporain et un refus violent de toute institutionnalisation de l’art brut.
Par opposition avec d’autres articles, ici Philippe Godin met en avant l’importance de la biographie des auteurs pour mieux comprendre l’art brut au-delà de se caractéristiques plastiques. Il est avancé dans cet article que nous intérêt pour l’art brut proviendrait d’un refoulement commun à l’égard de la mort, et cela en comparaison à l “art culturel” dans lequel le spectre de la mort est omniprésent dans les expositions.

6. “L’Art Brut s’ancre un peu plus dans le marché” (Site ArtPrice)

D’un point de vue plus marchand, on remarque que l’essor de l’Art Brut est dû à l’Outsider Art Fair(New York et Paris), mais aussi grâce à Christie’s qui en janvier 2016 a organisé sa 1ère vente entièrement dédiée à l’art brut. Dans cet article sont évoqués les “têtes d’affiches”, notion que l’on ne retrouve pas souvent, pour parler d’artistes qui se vendent bien et cher sur le marché de l’art. Il s’agit donc d’une véritable insertion de l’art brut dans le champ de l’art contemporain et du marché de l’art, sans pour autant porter de jugement de valeur sur le fait de savoir si c’est bien ou non. Il faut rappeler que les auteurs ne cherchent pas la renommée, ce sont surtout les collectionneurs qui y portent un véritable intérêt.

7. “De Dubuffet au Moma, un siècle pour définir l’art brut” (France Culture)

Cet article retrace l’histoire du concept d’art brut, et cite les nombreuses appellations utilisées, montrant ainsi sa grande élasticité. Il rappelle le paradoxe de l’art brut : selon les plus orthodoxes du concept, l’art brut est mort avec sa reconnaissance, puisque l’institutionnaliser, c’est reconnaître cet art qui s’est construit « hors-système », comme faisant désormais parti de ce système.
Mais l’article se questionne aussi sur la définition du concept, il énumère les différents critères de sélection, propres à différents discours : certains évoquent le huit clos, d’autres l’autodidaxie et d’autres encore « l’exemption de culture ». Selon l’auteur, ce dernier critère renverrait à une « réflexion rousseauiste petit bourgeois ». L’auteur livre ici une analyse sociologique du concept d’art brut : elle compare l’attitude de Dubuffet à l’attitude des bourgeois colonisateurs, qui regardaient les populations indigènes comme des primitifs, vivant dans un âge d’or sans culture ni civilisation (l’art brut comme «relent lointain de la pensée coloniale sur l’art nègre, censément infantile et inculte »). Cet article est en cela assez intéressant car il est le seul de notre corpus à remettre en question le concept même d’art brut.

Ce qui ressort de cette analyse sémantique, c’est la grande quantité d’adjectifs pou caractériser cet « art ». Chaque discours donne ses propres critères de définitions, exprime ses propres limites. Néanmoins, tous les articles du corpus questionnent le statut de l’artiste aujourd’hui,  le processus de création, et la reconnaissance, qu’elle passe par la muséification ou encore la marchandisation. La multitude des termes employés nous pousse à nous interroger plus généralement sur cette distinction, faite entre art brut et art contemporain. S’il existe un art brut, cela voudrait-il dire que l’art contemporain ne le serait pas, serait toujours « bien taillé » ? S’il y a un art singulier, cela voudrait-il dire que l’art contemporain n’est que banal ? Pourquoi faudrait-il toujours accolé un adjectif ? L’art brut serait-il réellement de l’art ?

Afin de nourrir le débat, nous nous sommes demandé tout simplement qu’est-ce que l’art aujourd’hui. Dans le Petit Robert, les deux axes de définition reposent sur l’idée de « procédés conscients, d’ensemble de moyens, qui tendent à une fin » et de « représentation du beau ». Cette définition nous a questionné, car dans le concept d’art brut, il n’y a ni la notion de finalité, de but, ni celle de conscience ou encore de connaissance, d’éducation, et encore moins la notion d’idéal du beau.
C’est en cela que le concept d’art brut est intéressant, car son analyse permet d’interroger les limites du monde de l’art contemporain aujourd’hui. L’art brut n’est que le fruit du discours d’un artiste se trouvant du « côté » de la culture légitime, regardant cet autre art avec une posture de distinction par rapport à lui, le reconnaissant à la fois comme art, mais toujours comme un art des marges, et donc pas réellement comme un art au sens académique.

Ainsi, on peut interroger cet engouement récent pour l’art brut, comme un mécanisme qui, sur le long terme, va bousculer les lignes établies de la culture légitime et va modifier la définition de l’art. Un art qui, de plus en plus, doit être l’expression intime d’un artiste, qui créer avec ses tripes et par nécessité, et non plus suite à une commande. Le débat d’une dizaine de minutes a été en ce sens très intéressant, car il nous a permis de nous interroger sur l’évolution de l’artiste dans notre société, mais aussi plus généralement, sur les relations qu’entretient une société avec ses « exclus », avec ses individus « à la marge ».

Garbage Coline, Ravon Violette