La culture au Brésil depuis l’arrivée du président Jair Bolsonaro

Sous la présidence de Jair Bolsonaro (PSL-extrême droite), qui a pris ses fonctions le 1er janvier 2019, le ministère de la Culture brésilien est devenu un secrétariat dépendant du ministère de la Citoyenneté, regroupant le développement social et les sports. Ce ministère est également chargé de la coordination du secrétariat des politiques de lutte contre les drogues (Senad).

Le Brésil

Le Brésil, plus grand pays et première puissance économique d’Amérique Latine, est également la 8e​ puissance économique mondiale. Il n’en reste pas moins que le Brésil connaît toujours une économie instable, où les inégalités restent considérables, malgré des politiques sociales récentes qui ont sorti près de 28 millions de personnes de la pauvreté. Pays très majoritairement catholique, la religion y est très importante et l’église influente, même si de nombreuses autres religions et cultes autochtones continuent d’être pratiqués.

Le portrait contemporain du Brésil est aujourd’hui profondément métissé et multiculturel, héritage d’un passé marqué par la colonisation portugaise dès 1500, qui apporte un grand nombre d’esclaves principalement venus d’Afrique, mais également de grandes vagues d’immigration européennes et japonaises venus travailler dans l’agriculture au lendemain de l’abolition de l’esclavage à la fin du XIXe siècle.

De ce métissage en découle une culture riche et unique, qui a su gagner sa notoriété à travers le monde et s’exporter. Les arts tels que la musique et la danse mais aussi l’audiovisuel sont des domaines très populaire dans tout le Brésil qui trouvent leur place aux côtés des grandes institutions culturelles qui restent très centralisées à Rio de Janeiro.

La politique brésilienne

Ce portrait est également façonné par une histoire politique entre coups d’États, régimes autoritaires et militaires, socialisme de Lula et Dilma Roussef, jusqu’à l’élection de Jair Bolsonaro en janvier 2018.

Jair Bolsonaro, ancien militaire est entré dans le politique 1990 où il est élu et constamment réélu jusqu’en 2014 député fédéral à Rio de Janeiro sous l’étiquette du Parti démocrate-chrétien (PDC). Dès lors, ses prises de position controversées, notamment à l’égard des femmes, des homosexuels, et des peuples indigènes, ainsi que sa nostalgie pour la dictature militaire le placent à l’extrême droite de l’échiquier politique brésilien. Jusqu’à ce qu’il se présente aux présidentielles de 2018, il était perçu comme une figure politique isolée, dont la notoriété tenait principalement à ses propos polémiques.

Son élection semble montrer qu’il a su capter la rage d’électeurs dévastés par des récessions historique en 2015 et 2016 ainsi que la rancœur d’une population exaspérée par la corruption et la criminalité. Dès sa prise de fonction, il travaille à l’assouplissement des lois sur le port d’arme à feu, une réduction de l’intervention de l’État dans l’économie ainsi que la suppression du Ministère de la Culture.

La suppression du ministère de la culture est un acte politique

On parle « d’asphyxie de la classe culturelle, comme si tous les artistes étaient de gauche, avaient soutenu le Parti des Travailleurs, et devaient maintenant mourir de faim », dénonce un ancien gestionnaire du ministère de la Culture. De plus, « le secteur de la culture est toujours le plus indépendant, celui qui mobilise le plus la population et c’est la raison pour laquelle les politiques veulent faire taire ce secteur potentiellement critique », souligne Nabil Bonduki, ancien Secrétaire municipal de la Culture.

Outre la bataille politique contre la classe artistique, Bolsonaro manifeste un mépris certain pour la culture​. Il a par exemple délibérément refusé de signer le prix littéraire Camões attribué au chanteur et romancier de gauche Chico Buarque ; Bolsonaro a déclaré qu’il avait « jusqu’en décembre 2026 » pour signer le prix.

Eleonora Santa Rosa, directrice du Musée des arts de Rio souligne les conséquences de cette décision de supprimer le ministère de la culture : [c’ est] « une décision obscure, obtuse qui en réalité est une négation de l’importance de l’intérêt de la culture au Brésil et même le pouvoir qu’elle exerce dans le monde. C’est une vision rétrograde qui regarde vers le passé et même dans ce passé à l’époque de la dictature militaire, il y avait un ministère de l’éducation avec un secrétariat d’Etat à la culture très actif. »

Le budget donné à la culture est considéré comme une dépense frivole. Les conséquences d’une telle politique anti-culturelle sont notamment le risque de perdre toute l’expertise qui s’ est développée au Brésil, au sujet des règlements du droit d’auteur, de la législation sur divers aspects d’internet (comme la reconnaissance et le respect d’organismes internationaux spécialisé, par exemple).

Les conséquences directes sont bien sûr monétaires. Une coupe d’environ 148 millions des réais (34 millions d’euros) a eu lieu depuis l’investiture de Bolsonaro. La loi Rouanet mentionnée plus tôt, principal levier de déduction fiscale pour financer la culture, a été réduite de 60 à 1 million de reais (200 000 euros) par projet culturel.

Les institutions sont les premières à être touchées. Le Théâtre São Pedro et son orchestre ainsi que le musée Afro Brasil pourraient fermer. Les expositions et projets pédagogiques de la Pinacothèque et du musée de l’Image et du Son (MIS) seraient annulées. Les professeurs des ateliers de culture renvoyés et le nombre de places dans les écoles d’arts et de musique revu à la baisse. Ce ne sont que quelque exemples, la liste est encore longue…

La Caixa Econômica Federal a censuré de plus de nombreux projets qui déplairait au pouvoir. De manière anonyme, les responsables de la sélection des œuvres racontent qu’on leur demande, au-delà de la qualité artistique des dossiers, d’observer le comportement des équipes artistiques sur les réseaux sociaux leurs prises de positions politiques, voir les thèmes qu’ils abordent.

Les réactions des artistes et de la population

Ainsi, depuis l’élection de Jair Bolsonaro et ses décisions relatives à la politique culturelle du pays, de nombreuses réactions de la population et des artistes brésiliens ont été recensées. Nous pouvons d’avoir mentionné la comédienne Fernanda Montenegro qui pose en sorcière, vêtue de noir, sur un bûcher de livres, prête à être sacrifiée à la une du magazine littéraire Quatro Cinco Um​. Comme si, après une si longue carrière, elle n’avait plus rien à perdre face à au tournant historique que connaît son pays quant à la culture.

Notons également que Les musiciens de l’Orchestre jeune de São Paulo ont, eux aussi, observé une minute de silence lors d’un concert en avril 2019 et brandi des affiches « Non aux coupes​ budgétaires ». L’artiste plasticien Ernesto Neto, pour qui créer c’est résister, s’exprime également en interview en rappelant la force politique que représenter la culture.

Les réactions anti-Bolsonaro se manifestent à travers des occupations d’immeubles ou des expositions, des concerts et des réunions politiques organisées par des centres socio-culturels alternatifs.

Leïla Ensanyar-Volle et Alice Lacouture

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