La bisexualité assumée du nouveau superman défraye la chronique

Le 11 Octobre, le jour où la communauté lgbtqia+ est invitée à se montrer publiquement pour la Coming Out Day, Tom Taylor confirme la bisexualité du fils de Superman pour la prochaine BD de la série, Son Of Kal, parue le 9 Novembre aux Etats-Unis et le 26 en Europe. Suite à cette nouvelle, nous constatons une récurrence du sujet dans les médias d’opinions tantôt clamée comme unengagement notable de la part du DC Comics, tantôt reprochée d’être un coup marketing, voire de surfer sur la vague du wokisme. Après avoir repéré ces deux dynamiques dans la revue de presse française effectuée entre le 9 et 22 Novembre, nous avons fait une mini-enquête sous forme de micro-trottoir et une analyse de commentaire youtube en se demandant si elle était représentative
de la réaction des publics, qu’ils soient experts ou non. Enfin, nous avons fait l’hypothèse que l’appropriation par les médias non-experts du sujet était liée à la figure de superman, mythique, populaire et de surcroît, représentant la masculinité.

Nous sommes le 12 Octobre, le jour même de l’annonce, et le média Marianne, interroge Philippe Carazé, journaliste français spécialiste des séries télévisées à ce sujet. Pour lui, rien de surprenant à cette nouvelle, ce n’est pas un « sacrilège » comme le journal lui propose de qualifier la bisexualité de Jon Kent car cela s’inscrit dans une volonté de DC Comics de s’adapter aux nécessités commerciale en passant par la séduction du public adolescent et féminin. Il qualifie même cet acte de changement de sexualité d’un personnage – ce qui n’est pas le cas – de bonne option marketing. Le lendemain, 13 octobre, sur Sudradio, le titre en dit long « Superman bisexuel ? « Ceux qui veulent des super-héros LGBT, noirs, musulmans, juifs ou handicapés n’ont qu’à les créer! », estime Élisabeth Lévy ». Si dans l’article précédent on pouvait encore laisser planer le doute quant à l’avis du journaliste, ici plus tout doute est levé, Elisabeth Levy, journaliste, et polémiste dénonce une culture du woke. Ces articles laissent entendre que les préoccupations telles que la crise climatique, les réfugiés,ainsi que l’orientation sexuelle ne rendent plus le héros légitime. Il faudra attendre le troisième jour, le 15 octobre, pour que le mot de représentativité sorte d’un billet de Libération nommé “Les héros sortent enfin du placard”. Morgane Schmitt Giordano, directrice artistique, auteure de BD et spécialiste des représentations dans la culture pop et les nouveaux médias nous recontextualise cet événement et on souffle un peu ; « C’est assez normal, en fait, que dans les années 2010-2020, on ait un renouvellement de ce que font ces personnages. Ils se sont adaptés depuis qu’ils existent et ils vont continuer de s’adapter et de transformer à la fois les apparences, le fond, la forme des comics. C’est un véritable reflet de notre société et de ses enjeux. Des combats profonds, des contrastes qui nous agitent. »

 

Enquête sur la réception du grand public et de la communauté experte

Quand on se penche du côté de la communauté experte des Comics, c’est une nouvelle qui ne fait pas événement. Là où ça se discute un peu plus c’est quand on entre dans le champ de la cohérence scénaristique. Nous faisons donc la conclusion d’une réception divergente entre les médias d’un côté et la communauté et le grand public de l’autre. En effet, les personnages queer chez DC Comics ne sont pas une nouveauté. Le problème c’est que contrairement aux relations hétérosexuelles, pour les médias la bisexualité de Jon Kent interroge de la vie privée du héros. Cette dernière nous renvoie parfois au schéma narratif du roman sentimental, genre méprisé, comme si cette relation allait devenir une intrigue, le sujet principal. Or, l’histoire d’amour entre Jon Kent et Jay Nakamura n’intervient que dans les trois dernières pages. Alors certes, c’est une place de choix qui annonce une future intrigue, mais ça ne remet pas en question la spécificité du héros et le contenu de la bd.

Au regard de la sociologie des superhéros et de la pensée de Goffman, la spécifité du héro queer est d’avoir un double stigmate.

  • Dans sa vie privé, son stigmate visible dévalorisant est son orientation sexuelle et son stigmate invisible valorisant est sa qualité de super
  • Dans sa vie de superhéros, son stigmate visible valorisant est sa qualité de super et son stigmate invisible dévalorisant est son orientation sexuelle.

Habituellement, juste le stigmate du héros fait de lui un modèle. Ici, le double stigmate permet d’associer ce modèle à stigmate perçu comme dévalorisant dans la société, et permet ainsi d’avoir un autre regard sur ce stigmate-là. Ainsi, le vrai enjeu médiatique n’est pas le personnage de Superman et son évolution mais ce que cela dit de notre société et de son évolution. Alors qu’est-ce qui pose problème? Pourquoi cette spécificité dans la narration du quotidien du héros dérange?

L’aura du personnage -viril- qui va au-delà de la communauté

Pour continuer sur notre hypothèse liant la réaction médiatique à la figure mythique et masculine de Superman, nous nous appuyons sur les écrits de Raewyn Connell, qui propose dans les années 90 de comprendre la construction et les interactions entre les masculinités. Celles-ci ne sont pas définies par leur caractéristique mais leur processus d’interaction entre elles ; pour se légitimer les masculinités en position de pouvoir se distingue en se dépréciant d’autres masculinités. Superman correspond à ce que la sociologue nomme la masculinité hégémonique. Ces attributs de puissance, rationalité, protection, teintée sa virilité lui a permis de représenter la masculinité hégémonique à un moment donné. C’est à notre sens une masculinité hégémonique qui est déjà en train d’être dépassée.

Pour conclure, qui est implicitement au cœur du débat médiatique, c’est qu’en faisant ce choix, Tom Taylor opère un glissement : on passe qui d’une masculinité hégémonique, à une un masculinité nommée « subordonnée”. Dans ce cas précis des masculinités homosexuelles, elles sont jugées comme trop efféminées. L’objet culturel est dépassé par le débat qu’il crée et en même temps ce débat permet une plus grande diffusion de ce même objet, on s’en éloigne pour y revenir.

Lucie Castino et Solène Desurmont

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