L’impact de l’évolution de la chronologie des médias sur le cinéma français pendant la crise sanitaire

La crise à laquelle fait face le cinéma liée au Covid est évidemment internationale. En France, plus particulièrement, un bouleversement de la chronologie des médias a créé des impacts majeurs sur les exploitants de salles de cinéma et sur la production de films français. Mais tout d’abord, quelle est cette chronologie des médias et à quoi sert-elle ? Puis, quels en sont les impacts ? 

La chronologie des médias  

La chronologie des médias est un dispositif réglementaire français datant de 1983 qui visait, à l’origine, à protéger les salles de cinéma de la concurrence des chaînes de télévision, impliquant une baisse importante de leur fréquentation. Au début, cette règle imposait un délai de trois ans entre la première exploitation d’un film en salles et sa diffusion éventuelle à la télévision. 

Par la suite, la multiplication et diversification des chaînes de télévision et des supports de diffusion ont entraîné un raccourcissement de ces délais. Dans son organisation actuelle datant de 2018, la chronologie des médias montre l’importance respective des financeurs du cinéma français. Pourquoi ? Les exploitants de salles et les ventes en DVD sont les supports dont la Taxe Spéciale Additionnelle est la plus élevée. Il s’agit d’une taxe prélevée par le Centre National du Cinéma et constitue 40% de son budget. Le CNC contribue à aider financièrement les exploitants de cinémas et la production de cinéma français.  

C’est un véritable «cercle vertueux» qui permet au cinéma français de produire des centaines de réalisations par an tout en participant à la coproduction de nombreux films dans d’autres pays. Et c’est ce système qui a permis au cinéma français de ne pas disparaître face à la puissance du cinéma américain.

Vers un marché à deux vitesses ?

Dans cette configuration, il existe déjà un équilibre précaire car les principales sources de financement du cinéma français changent peu à peu. Les ventes de billets, les ventes de DVD, ont constitué jusqu’à récemment les principales sources de financement du cinéma français, maintenant, les fenêtres tardives dans la chronologie des médias (la Submission Video on Demand principalement) sont aujourd’hui des supports non négligeables dans l’exploitation du cinéma, impliquant une diminution de revenus pour le CNC via la TSA, et ne contribuent donc pas à financer la production de cinéma français.

Le risque, quel est-il ? Le risque est de voir émerger un marché à deux vitesses, celui du film de cinéma, avec son circuit de financement historique, et celui de la SVoD, finançant son propre contenu et entraînant une baisse de la fréquentation des cinémas. 

Une nouvelle chronologie des médias bouleversante 

Les bouleversements de la chronologie interviennent dans ce contexte, déjà fragilisé par la crise sanitaire. 

L’article 17 de la loi d’urgence Covid-19 du 23 mars 2020 a permis un aménagement inédit de cette réglementation : le CNC a délivré une dérogation exceptionnelle pour 52 films sortis à cette date, afin de les rendre disponibles sur support physique et en VoD à l’acte, sans attendre les quatre mois d’ordinaire requis (trois pour les films à moins de cent mille entrées). 

Les conséquences 

Ce choix, accompagné de la crise sanitaire, a irrémédiablement participé à l’évolution des pratiques cinématographiques des français, s’habituant peu à peu à consommer sur petit écran. 

Ceci entraîne une mise en difficulté de la production française, qui observe une diminution des prélèvements de la TSA, les supports, finançant cette taxe, étant progressivement délaissés par les français. Afin de palier à cette première conséquence, une concertation avec les principaux acteurs a débuté, visant à instaurer une obligation pour les plateformes de vidéo à la demande un investissement de 20% minimum de leur chiffre d’affaires réalisé sur le territoire français dans la production d’œuvres françaises ou européennes. 

Ainsi, l’impact majeur du bouleversement de la chronologie des médias se situe au niveau des exploitants de cinéma, et ce, à cinq niveaux :   

Sociétal 

Une modification progressive des pratiques cinématographiques des français qui peuvent délaisser les salles de cinéma. 

Économique 

Les exploitants n’ayant pas pu bénéficier de l’exploitation de ces nombreux films, une perte économique importante s’est fait sentir, en partie compenser par des aides d’urgence du gouvernement. 

Médiatiques 

Le premier rôle des salles est d’exposer les films, accompagnés de nombreux éléments marketing. Les festivals, moments clé pour la promotion de film, tendent à flexibiliser leur règlement. En effet, une exploitation de sept jours minimum en salle était obligatoire pour être sélectionné, limitant l’accès aux plateformes qui refusent l’exploitation de leurs films en salle. Les Oscars ont ainsi suspendu cette règle pour leur 93ème édition. Cependant, on peut se demander si, avec la montée en puissance des films produits par les SVOD, cette règle ne va pas être abandonnée à long terme et donc offrir une promotion importante aux plateformes, ce qui contribuera au déclin des salles de cinéma.  

Juridique 

De façon indirecte, les modifications de la chronologie des médias a induit des remise en question de deux lois françaises : celle dite « des jours interdits », qui consiste à interdire, aux chaîne de télévision gratuite, de diffuser des films les mercredis et vendredi soirs, samedis toute la journée et dimanche après-midis, afin de ne pas concurrencer les salles de cinémas. Aujourd’hui, cette loi est largement décriée par la télévision qui estime être désavantagée par rapport aux services de VOD à l’acte et de SVOD. En perspective d’un projet de loi sur l’audiovisuel, le ministère de la Culture, via la Direction générale des médias et des industries culturelles, lance une consultation pour flexibiliser ou supprimer cette loi. La seconde est une dérogation d’une durée de 18 mois concernant la promotion des films en salle à la télévision. En effet, depuis 1992, seules les bandes annonces des films qui sortaient en DVD étaient en effet autorisées à la télévision. L’idée ? Protéger les films français des assauts publicitaires orchestrés par les grands groupes, notamment les producteurs de blockbusters américains, qui bénéficient de plus de moyens pour faire de la promotion. Même si cette dérogation n’aide pas la production française, elle soutient au moins les salles de cinéma. 

Artistique 

Finalement, toutes ces évolutions, à la fois dans les manières de produire et de consommer, questionnent si réaliser un film pour petit écran est la même chose que pour grand écran. La SVoD gère par les algorithmes une demande alors que le cinéma créé une offre. Ceci entraîne ainsi progressivement une évolution de la démarche, qui impact irrémédiablement la création. On peut donc s’interroger sur l’avenir du cinéma indépendant notamment.

Marion Renard

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *