ARTEFACT : Les robots sur scène, le théâtre sans humain. Quels enjeux pour le futur du spectacle vivant ?

 

Artefact : spectacle immersif et étonnant

Le 17 novembre 2017, nous avons assisté au spectacle ​Artefact,​ présenté au Théâtre Nouvelle Génération (TNG) dans le cadre du festival Micro Mondes et crée par Joris Mathieu en compagnie de Haut et Court. Joris Mathieu, metteur en scène et directeur du TNG depuis 2015, était présent après le spectacle pour discuter avec les spectateurs et pour initier un échange des réflections et des émotions.

Artefact ​est une pièce de théâtre immersive et ambulante, sans humains sur scène, qui pose des questions sur le rôle des machines et des robots dans notre société, sur la puissance de l’intelligence artificielle et sur « la disparition pure et simple de l’Humanité1. » Divisé en trois parties, le spectacle évoque une ou plusieurs pièces de théâtre connues par partie, notamment ​Hamlet ​et ​Macbeth de William Shakespeare, ​R.U.R. de Karel Čapek, et ​En attendant Godot ​de Samuel Beckett. A travers ces références, la pièce distingue un thème principal par partie : la mortalité de l’Homme comme individu, la culture humaine face aux machines, et la fin de l’humanité tout court. Les spectateurs sont repartis eux aussi en trois groupes, un dispositif significatif pour appréhender la trame narrative du spectacle qui, selon le metteur en scène « finit toujours par faire une boucle un peu logique2 », malgré le fait que les trois groupes ne voient pas les trois parties du spectacle dans le même ordre.

Suivant notre expérience en tant que spectatrices, nous étions interpellées par les thèmes abordés dans ce spectacle, mais aussi par des questions plus larges qui concernent les relations entre le théâtre, les machines et la logique du metteur en scène. Nous demandons donc, ​e​n quoi l’utilisation des robots comme comédiens dans le théâtre communique l’intention du metteur en scène, du dramaturge, et révèle la signification qu’ils donnent à ces machines ?

Le robot naît au théâtre

L’idée d’utiliser de la technologie sur scène nous paraît spécialement pertinente aujourd’hui, mais cette notion remonte bien loin dans le passé si nous considérons le fait que « la technique a toujours été au service du théâtre3 », comme l’a évoqué Joris Mathieu pendant notre temps d’échange. Le concept du robot comme nous le connaissons, date de 1920, avec la pièce ​R.U.R.​ de Čapek, le nom venant du tchèquerobota​ ou « travail forcé4 ». A travers cette oeuvre, Čapek interroge non seulement le concept de robot comme un être fait à l’image de l’homme pour travailler à sa place, mais il soulève aussi des questions sur le destin de l’Humanité face aux machines intelligentes, et à ce que deviendra notre héritage. ​Artefact f​ ait référence à cette oeuvre, pour poser les mêmes questions presque un siècle plus tard.

Le sujet de l’éthique est surtout présent dans ​R.U.R.,​ et Čapek nous fait réfléchir à la question : si nous créons des robots à notre image, est-ce que nous sommes tenus de leur donner les mêmes droits que que ceux dont nous jouissons ? Dans​ Artefact,​ ce questionnement éthique est posé en lien direct avec les comédiens : comment justifier le remplacement des comédiens humains par des machines ? Pendant que ​Artefacttourne, les comédiens de la compagnie Haut et Court sont au chômage. En revanche, ces emplois perdus sur scène sont remplacés par des emplois derrière la scène, notamment ceux des techniciens qui s’occupent des machines. ​Artefact​ nous donne accès à un monde de théâtre sans comédien, mais le théâtre sans technicien reste inimaginable, car les robots sur scène ont tout de même besoin d’être programmés et entretenus par des humains.

Le robot comme protagoniste

La présence du numérique dans les arts plastiques est évidente depuis longtemps, mais ces mêmes technologies « acquièrent aujourd’hui un véritable protagonisme5 » dans le spectacle vivant. Dans le théâtre les dispositifs numériques pour créer des effets sur scène sont de plus en plus présents, mais ils restent à l’arrière plan. En utilisant des machines en lieu et place des comédiens, les spectacles comme A​ rtefact ​donnent une importance et une signification au numérique qui n’était pas possible en gardant ces dispositifs derrière la scène. Nous pouvons interroger également le choix des machines utilisées, selon certaines distinctions suivantes:

« On peut établir la typologie suivante pour l’objet en question [l’objet technologique], tant matériel (robotique, par exemple) que numérique (un logiciel) : soit c’est un objet existant qui acquiert sur la scène un nouvel usage et une nouvelle signification, soit il naît uniquement pour la scène et en détermine une esthétique spécifique6. »

Au lieu de se focaliser sur la création de nouvelles technologies pour soutenir les comédiens, ​Artefact​ se réapproprie des machines existantes, en les transformant en comédiens. Son « objet technologique » est donc matériel, et porteur d’une nouvelle signification à travers son usage sur scène. A​ rtefact​ nous fait nous questionner sur la façon dont nous arrivons à être touchés par de simples machines. Pour cette raison, le fait que le bras robotique et l’imprimante 3D soient des machines pas faites à l’image de l’homme, donne encore plus de puissance à leur présence sur le plateau. Utiliser le robot comme protagoniste dans une pièce, suppose aussi que les émotions évoquées pendant le spectacle seront en lien avec cette machine. A travers des textes récités par les machines, comme est le cas dans A​ rtefact​, de fortes émotions arrivent à être exprimées. Néanmoins, même si le robot sert à transmettre la parole efficacement, il y a un travail en amont d’écriture ou d’adaptation de texte qui nous ramène vers le côté humain.

Le titre A​ rtefact f​ ait référence aux objets représentatifs d’une culture humaine, qui sont définis en anthropologie comme des produits « ayant subi une transformation par l’homme.7» Les machines présentes sur scène sont des créations de l’homme, et donc des artefacts. Afin de nous interroger sur la transmission des savoirs pour perpétuer notre existence tant qu’humain, A​ rtefact ​nous présente un futur où les machines sont les derniers artefacts, la dernière trace de l’Humanité, tout en étant la cause même de sa fin. Mais il pose aussi la question de la définition du mot artefact, la transformation d’objet doit-elle être strictement réalisée par un être humain ? Si nous imaginons une intelligence artificielle assez puissante pour créer des oeuvres originales, celles-ci seront-elles des artefacts ou réservons-nous ce mot aux créations humaines ? ​Artefactdemande si le robot peut être créateur et non seulement outil, en nous proposant un scénario dans lequel les robots se réapproprient le théâtre en retravaillant des textes existants. Dès lors, le robot dans ​Artefact s’​approche du rôle de créateur en devenant passeur de savoirs et producteur d’une sorte d’artefact.

Le message derrière les machines

Nous pouvons comparer la mise en scène et la signification d’​Artefact​ avec celles d’autres spectacles vivants qui utilisent des robots. ​Sayonara, version 2​ d’Oriza Hirata, par exemple, met ensemble sur scène un humain et un androïde (avec une apparence si réaliste que c’en est troublant); pour nous faire réfléchir à la place des robots dans notre monde aujourd’hui et pour nous avertir des dangers qui nous attendent dans le futur. Hirata normalise l’utilisation des robots dans le théâtre, en utilisant des androïdes non seulement dans ​Sayonara m​ ais aussi dans ses adaptations de ​La Métamorphose​ de Kafka et ​Les Trois Soeurs​ de Tchekhov, en version androïde. Pour Hirata, le futur des robots dans notre vie, et surtout dans notre théâtre, est évident8. Il ne s’agit donc pas de se demander si les robots vont avoir une présence sur scène, mais de savoir quelle signification nous donnerons à cette présence. Pourquoi mettre des robots sur scène, et pour transmettre quel genre de message ?

Dans les performances de danse ​Robot​ de Blanca Li et ​School of Moon​ de Eric​ ​Minh Cuong Castaing, les robots NAO dansent sur le plateau avec les danseurs humains, leurs deux corps à la fois en lien et en contraste à travers leurs mouvements. Ces spectacles explorent des questions de relation entre corps, et plus largement entre l’homme et la machine, comme Bianca Li le demande : « Une machine même évoluée peut-elle remplacer le rapport au vivant9 ? » Les robots humanoïdes NAO représentent une forme de machine entre le bras robotique froid et sans visage de ​Artefact,​ et l’androïde de Sayonara​ avec son apparence si réaliste que nous ne la distinguons pas facilement sur scène comme étant une machine. Li nous fait revenir également sur la question de la signification du mot artefact et l’idée de la machine comme créatrice, en demandant : « Les robots sont-ils des entités capables d’intégrer le désordre créateur10? »​ Le spectacle de Li repose surtout sur des éléments fantastiques pour émerveiller le spectateur, mais il finit par poser les mêmes questions sérieuses et sombres que S​ayonara​ et Artefact​.

Nous nous interrogeons également sur la question des publics et sur le rôle des jeunes comédiens et spectateurs, face aux machines. ​School of Moon​ met en scène des enfants, et le travail de Joris Mathieu vise surtout à « ​inventer des dispositifs innovants pour aller à la rencontre des publics et en particulier des plus jeunes spectateurs11 ​» . Si la signification derrière ses oeuvres est d’imaginer notre futur avec les machines, ce sont les enfants qui le vivront. En mettant des enfants sur le plateau avec les machines ou dans le public, ces spectacles posent des questions sur l’avenir directement aux jeunes qui vont le construire.

Robots sur scène : le futur du théâtre ?

L’enjeu du numérique dans le théâtre, et plus globalement dans les arts, n’est pas récent, mais il nous semble de plus en plus pertinent avec la rapidité des avancées technologiques et l’accélération de notre dépendance au numérique, au cours des deux dernières décennies. Dans le milieu du théâtre, le numérique est surtout présent derrière le spectacle, du côté du technicien et en arrière plan de la scène, mais à travers les oeuvres que nous venons d’évoquer, il est clair que la technologie et en particulier les machines, commencent à avoir plus de présence sur scène. Nous nous demandons donc si cette présence de robots-comédiens n’est « qu’une question de temps12 », comme le metteur en scène Oriza Hirata en est convaincu.

Nous nous questionnons aussi sur le rôle de la culture dans cette évolution. Dans la société japonaise dans laquelle Hirata vit et travaille, la présence des robots au quotidien est déjà normale, et leur insertion complète dans la société et plus recherché au Japon qu’ailleurs. Les robots NAO par exemple, sont largement utilisés ont vocation​ à être bientôt «​ ​mis au service du grand public comme assistant personnel13 ​» non seulement au Japon mais dans le monde entier.​ ​Au japon l’utilisation des robots dans le théâtre est donc moins choquante, et même logique. Les pièces de Hirata, comme celle de Mathieu nous font réfléchir au futur de l’Humanité, et à notre Histoire collective. Mais en réfléchissant aux différences culturelles, nous nous demandons si le déroulement de cette Histoire pourrait se passer différemment dans les diverses parties du monde.

Melissa DOUVILLE Tereza KASPAROVA

 

1 ​Mathieu, Joris, directeur du TNG. Discussion post-séance le 17 novembre 2017.

2 Idem.

3 Mathieu, Joris, directeur du TNG. Discussion post-séance le 17 novembre 2017.

4 Larousse (2018) ​Robot ​[en ligne]. Disponible sur : ​http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/robot/88768

5 Pluta, I. ​(2016) ​Lorsqu’un metteur en scène re/invente un objet technologique. Parcours, collaborations, traces, Hispania, 31 (19), p. 121

6 Pluta, I. ​(2016) ​Lorsqu’un metteur en scène re/invente un objet technologique. Parcours, collaborations, traces, Hispania, 31 (19), p. 121

7 ​Larousse (2018) ​Artefact ​[en ligne]. Disponible sur : ​http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/artefact/5512

8 Hirata, O. (2011) Le théâtre et les robots. Agôn, [en ligne] Disponible sur :http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=1170​ ​/

9 Blanca Li (2014) ​Robot ​[en ligne]. Disponible sur : ​https://www.blancali.com/fr/event/99/robot

10 Idem.

11Théâtre Nouvelle Génération (2017) ​Joris Mathieu ​[en ligne]. Disponible sur :http://www.tng-lyon.fr/artistes/joris-mathieu/

12 Pluta, I. (2013) Robots sur scène : (En)jeu du futur / Sayonara ver. 2 / Les Trois Soeurs version Androïde. Jeu, [en ligne] 149 (145–148), Disponible sur : ​https://www.erudit.org/fr/revues/jeu/2013-n149-jeu01089/70915ac/

13 ​Blanca Li (2014) ​Robot ​[en ligne]. Disponible sur : ​https://www.blancali.com/fr/event/99/robot

BIBLIOGRAPHIE

Ouvrages :

Besnier, J. (2009) Demain les posthumains. Paris : Hachette Littératures.
Mèredieu, F. (2004) Histoire matérielle et immatérielle de l’art moderne. Paris : Larousse.

Articles de revue :

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Pluta, I. (2013) Robots sur scène : (En)jeu du futur / Sayonara ver. 2 / Les Trois Soeurs version Androïde. Jeu, [en ligne] 149 (145–148), Disponible sur :https://www.erudit.org/fr/revues/jeu/2013-n149-jeu01089/70915ac/​ [Consulté le 16 février 2018]

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Hillériteau, T. et Bavelier, A. (2013) Robots, androïdes, hologrammes : les nouvelles stars. Le Figaro, [en ligne] 26 décembre 2013. Disponible sur :http://www.lefigaro.fr/theatre/2013/12/26/03003-20131226ARTFIG00143-robots-androides-holo grammes-les-nouvelles-stars.php​ [Consulté le 20 février 2018]

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